Lundi 20 juin

Journée Wicked.

Tableau 1 : Popular

“Vous savez monsieur, faut que je vous dise quelque chose.”

Quand M. a quelque chose à me dire avec cette voix-là en se dissimulant soigneusement derrière sa mèche, ça augure rarement de bon. Ma prière express qu’un tremblement de terre ou une visite surprise de Godzilla ne détourne l’attention de mon élève restant sans réponse, je tourne vers elle mon regard emprunt de bienveillance et d’une impatience signalant qu’il y a quand même des élèves qui m’attendent pour un autre cours.

“En fait je suis schizophrène.”

Aïe.

“Depuis mes six ans.”

Aïe.

“Et quand je fais une crise, mes yeux changent de couleur, ils passent du bleu au vert.”

Aïe aïe aïe.

J’avais déjà parlé de M., gothique refoulée. Ces derniers temps, ses besoins de se faire entendre atteignent des sommets à côté desquels l’Anapurna fait figure de gentille collinette.
Je me retrouve donc partagé entre trois envie parfaitement proportionnée. Celle d’éclater d’un rire hystérique et libérateur, de secouer la môme en la suppliant d’arrêter ses conneries et…

“C’est normal.”

M. me regarde avec des yeux ronds. Yeux tout à fait bleus soit dit en passant.

“Pardon ?
C’est très normal. Il y a des tas de gens schizophrènes. Il est juste important de réussir à en parler. Sans laisser ça gouverner votre vie. Mais vous verrez. On peut vivre ainsi.”

Bien sûr les choses n’en resteront pas là. M. ne va pas bien, ballotée par son apocalypse adolescente dans une famille particulièrement dysfonctionnelle. Elle le sait. Son entourage le sait. Et les choses n’avancent pas. Depuis des années, on lui répète, elle se répète ce sordide couplet, qui est devenu son rapport au monde : les choses vont mal, pour elle et pour ses parents. Les mots d’M. sont désormais la banalité du mal-être et les les différentes instances qui se bousculent pour l’aider – assistante sociale, infirmière, autres membres de la famille – ne l’atteignent pas : parce qu’M. n’est pas battue, n’est pas en danger physique, n’est pas négligée. Elle est juste piégée dans l’intime d’une histoire familiale dégueulasse et tente d’en sortir en devenant l’héroïne d’une saga un peu moins glauque, mais tout aussi violente. Avoir les yeux qui changent de couleur, c’est cool.

Et moi, je suis son prof. Et je dois le rester, jusqu’au bout. Alerter qui de droit. Et à M., donner des mots. La prendre à contrepied. Son histoire n’est qu’un fantasme, et surtout, ce n’est pas ça qui la rend unique.

“Vous écrivez toujours votre journal ?
– Un peu…
– C’est hyper important ça. Ça vous permettra de suivre les évolutions de votre… schizophrénie. Et surtout, vous pourrez un jour le faire lire.
– Vous croyez ?
– Bien sûr. Vous allez adorer le lycée.”

Et ça, j’en suis persuadé. M. a besoin de sortir du cadre, de voir autre chose. Rien ne lui fera autant de bien que de se confronter à l’autre, au différent. Rien ne la rendra plus forte. M. doit se réinventer. Et alors elle pourra communiquer avec ceux qui lui tendent la main. Elle sort le pas un brin plus léger. Et moi je croise les doigts. En espérant qu’elle trouve sa force, qu’elle trouve sa place, en espérant qu’elle trouve un ego qui la soutiendra. 

“You’ll be popular.”

Tableau 2 : For Good

Les 3èmes Tortignon débarquent, effacent M., c’est désormais à eux que je dois penser. 

“Monsieur, dans deux jours on se voit plus !”

I. a balancé la phrase un peu trop fort. Plusieurs paires d’yeux se tournent vers lui. Je les réoriente vers les activités qu’ils se corrigent mutuellement. I. reste figé. Un envie dans les prunelles. Ça fait deux ans qu’on se connaît, deux ans qu’il vient en cours heureux, répond aux questions quand il faut que le cours avance, qu’il fait preuve d’un humour ravageur. Deux ans que je le néglige. Parce qu’il n’a pas besoin que je le guide, parce qu’il n’exige pas que ses problèmes et ses difficultés prennent toute la place. Parce qu’il se débrouille. 
Et que jamais il ne me tient rigueur du fait que je ne lui accorde pas d’importance.

Sauf aujourd’hui.

Aujourd’hui, I. aimerait. Que je m’approche, l’air de rien. Qu’on discute un peu, juste lui et moi. Que je me penche sur ses exercices, pourquoi vous avez écrit ça, là ? Ah oui, en effet, c’est bien joué. Mais non ne pourrait pas aller encore plus loin en faisant ça ? Et pendant que je joue au prof, il me raconte. Son futur lycée, son appréhension, les cours de natation, les disputes dans son club précédent, son envie de retrouver ses deux meilleurs amis, dites monsieur, même si T. est en 2de pro, ils me laisseront le voir ? I. parle vite et doucement, il a tant à dire. Je lui réponds sur le même ton. En cette fin d’année, je m’autorise à apprécier I. plus que les autres. À lui donner un temps dont l’élève n’a pas besoin. Mais que le jeune homme réclame. Et cette part de moi aussi.

“Changed for the better. Because I knew you.”


Tableau 3 : Defying gravity


Je sors plus tard que prévu j’ai passé une vingtaine de minutes avec un futur collègue de français. Ylisse est plus moche que jamais. Il pleut sur les bâtiments, la mosquée en construction saigne, accolée au poste de police hideux. Le symbolisme du truc me fait toujours rire. Les deux bâtiments se dressent au bout d’une vaste voie bétonnée, à peine achevée, encore interdite à la circulation. 

Tant d’espace devant mes yeux. Tant d’histoire derrière moi. M., I’année qui s’achève. Les révisions de brevet. Une peu irrationnelle, en septembre prochain, de ne plus avoir sa place dans ce bahut dont j’ai pu constater tout ce qu’il avait de merveilleux et de violents. Serais-je assez exceptionnel pour mériter ma place parmi les chevaliers d’Ylisse ? Ceux qui me laissent béats d’admiration à chaque fois que j’entre en salle des profs ? Réussirais-je, l’année prochaine, à faire cours selon mes modalités ? À pacifier la salle 118, comme les mômes m’ont laissé faire, cette année ? 

Toutes ces angoisses, toutes ces images défilent devant mes yeux. Et bien plus encore.

Et, lentement, je me mets à rire. Ces moments poisseux et difficiles, ces instants de pure euphorie, ce boulot totalement dément, qui exige de nous bien plus que la simple charge d’enseignant, ces situations de crise que nous gérons toujours ensemble, cet équilibre maintenu au détriment de toute logique, tout cela se condense en un ensemble merveilleusement stable. Pour la première fois depuis plus longtemps que je ne saurais dire, je ressens une incroyable sérénité.

Je suis seul sur la scène de béton. Je brandis mon parapluie ruisselante et sous la pluie, je danse. Parce qu’à côté du metal, de l’électro, de la chanson à texte, il y a toujours un plateau bariolé qui rit du ridicule, et sur lequel on chante à plein poumon les plus grandes comédies musicales. 

Je danse en laissant derrière moi le collège Ylisse. Dont les fragments forment quelque chose qui est moi. Et que j’ai fini par aimer.

“Something has changed within me.”

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