Lundi 5 septembre

Et nous y voilà ! La pré-rentrée, la préparation, tout cela n’était qu’aimables agaceries avant le gros morceau : la rentrée scolaire. Qui me tourneboule à tel point qu’en cette fin de journée, je suis parvenu à égarer une paires d’écouteurs hors de prix et mes lunettes. Joli score, même pour moi.

J’entame donc ma journée avec les 6èmes que je ne vois qu’une heure par semaine et que je partage (merci réforme du collège), avec C., petite padawan qui est en passe de devenir maîtresse jedi en moins de temps qu’il n’en faut pour réciter un haiku. 

Autant j’adore bosser en co-enseignement sur des projets préparés en amont et décidés entre collègues, autant, dans ces modalités un brin artificielles, j’ai la curieuse sensation de danser la valse avec des chaussures de clown et mon sens du rythme inné. On butte un peu dans nos explications mutuelles, mais les 6èmes participent avec une patience angélique et se laissent de toute façon embarquer sur les ailes de Le Clézio. Le texte est beau, simple, solide, ça offre un soutien de choix pour nos errements. Va falloir qu’on fasse au mieux avec cette heure qui tombe toute les semaines, où que nous en soyions dans nos pratiques individuelles. Comme d’habitude on fera avec, et comme d’habitude on en sortira quelque chose de convaincant. Une heure de cours et déjà en plein bordel. En plein entrain.

Entrain quelque peu douché à la perspective de commencer les cours avec ma classe de 3ème de cette année, la 3ème Dalek. (Ouais. Ce sera la 3ème Dalek parce que je l’ai décidé). 

Expliquons pourquoi j’ai baptisé ce groupe de mômes du nom des extra-terrestres les plus hargneux de l’univers. Il y a deux ans, donc, je débarque au collège Ylisse, un peu d’expérience sous le bras, et plein de projets en tête. 
Ce qui me reste d’idéalisme se heurte de plein fouet à une classe de 5ème (la 5ème Pampa, pour les vétérans), qui parvient régulièrement à me retourner une heure de cours, quelles que soient les activités proposées. L’année se passe tant bien que mal et j’avoue, en la voyant s’achever, le même soulagement que lorsque j’apprendrai que Johnny Halliday est immortel, en fait, ce qui nous épargnera d’interminables commémorations, best of et hommages émus par la nouvelle génération de la chanson française. 

Mais voilà. Le temps a passé, et les 5èmes Pampa ont poussé et se retrouvent désormais en 3ème. Et pour partie dans une 3ème à laquelle j’enseigne cette année.

J’entre donc dans la salle de classe aussi détendu qu’une mouche à une projection de Spiderman. Et d’un coup d’oeil, je m’aperçois que j’ai sous-estimé les effectifs des ex-5èmes Pampa. Nerveusement, je regarde un peu plus à gauche et croise le regard d’E., qui est passé à deux millimètres d’une exclusion par conseil de discipline, conseil auquel je siégeais. Je me redresse, tentant ainsi d’atteindre la taille d’E. assis, et m’asseois d’un air détendu sur le bureau, affectant une nonchalance que démentent un peu mes battements de coeur (style le loup dans Tex Avery). 

J’envisage de commencer par un avertissement, attention, cette année vous bossez pour votre orientation… J’en connais beaucoup parmi vous, du coup je sais que… Cette année, je ne tolérerai pas…

Je prends mon souffle et je déroule. L’année se passera comme ça, ça et ça. Il se passera ça, ça et ça. J’évaluerai ainsi. Il vous faut ce matériel. Et au boulot. 

Il s’est écoulé trois minutes depuis l’entrée en classe, nous sommes au boulot. Je n’ai pas envie de revanche, de preuve à moi-même, de victoire. Je veux juste donner un cap. Mon cours est propre, c’est celui qu’on a mis au point avec T. et E., je m’appuie sur leur précision et leur rigueur, j’y ajoute mon sens de l’improvisation et rebondit sur ce que les mômes proposent. Pas de temps mort, pas de passif. On est là pour apprendre et découvrir, pas de débordement affect, de l’expertise et de la patience. Quelques rires aussi, juste ce qu’il faut. Et une punition, fallait pas jouer, j’avais donné les règles. La sanction est acceptée de bonne grâce. Bizarrement, ça me rassure de me dire qu’au même moment, T. donne le même cours que moi. 

Les mômes sortent. Gallifrey est intacte, la Terre n’a pas explosé. C’était une heure, la première. Mais ça montre que c’est jouable. À partir de là, il y a moyen d’avancer.

Fin de journée avec les latinistes de quatrième. Elles (juste des filles, le latin c’est magique et les filles ont plus d’affinité avec la magie) ont grandi. On se retrouve en souriant, on cancane sur Tarquin Le Superbe et les potins de la Monarchie décadente romaine. Elles sont épuisées de cette première journée, moi aussi. Pour se reposer, on apprend. 

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