
Le week-end fut totalement improbable et j’arrive au boulot tel Yuri Gagarin de retour de son petit tour dans l’espace. Histoire de récit dans le délire, j’approche des grilles du bahut alors que les 6èmes Glee sont en pleine session de sport. Ils m’aperçoivent :
“Monsieur Samovar !
– C’est Monsieur Samovar !
– Hiiiiii, coucou Monsieur !”
Applaudissements et délire. À défaut de savoir encore jouer parfaitement d’un instrument, ils ont le sens du spectacle, tout juste s’ils ne forment pas une haie d’honneur.
La réalité, furieuse d’avoir été retenue samedi et dimanche s’empresse cependant de me revenir dans la gueule sous la forme d’une panne de photocopieuse. Classique et efficace. Et génial pour mettre une chouette ambiance en salle des profs. Je bricole donc divers trucs pour que mes cours tiennent malgré la route, en me disant qu’au moins, pendant ce temps-là, je fais oeuvre d’écologie.
Travail avec les 6èmes de C. Elle a choisi de leur faire bosser la lecture à l’oral sur un extrait du Chat Botté. Le prof de néophyte de 6ème que je suis s’extasie devant la spontanéité de ces mômes qui se tordent de rire en imitant le grotesque de l’ordre ou le Chat gobant le souriceau qu’est devenu son ennemi. J’ai un peu de mal à faire coexister cette image avec, disons, celle de M., en 3ème Dalek, qui lève les yeux à la moindre consigne qu’on lui donne.
La 3ème Dalek qui m’arrive en mode hargneux. Du grabuge entre quelques filles de la classe que les mecs, en bon mecs, regardent d’un air goguenard, espérant que ça dégénère. Pas les meilleures conditions pour étudier les tourments intérieurs du père Rousseau, donc. Les mômes me le font sentir en essayant de me prendre pour un débile. “Mais j’ai pas de chewing-gum, monsieur.” “Bah non, j’ai pas mon cours, j’étais pas là la dernière fois.” “Mon hippopotame nain albinos a mangé mes devoirs.”
Il y a quelques années, je prenais ces attaques très violemment. L’impression d’être le jouet d’une bande de monstres en miniature qui pouvaient me balancer où ils le souhaitaient au gré de leurs humeurs. Se faire prendre pour un débile m’a longtemps laissé mal à l’aise, chose que les chiards saisissaient très vite.
On change. Et finalement, réussir à balancer une réponse rapidement, fut-elle débile (respectivement : “Dans ces cas là, vous mâchez votre langue, c’est une crise d’épilepsie, je vais vous faire mordre dans votre trousse pour éviter que vous vous étouffiez, faites aaaah.” / “C’est marrant, ce registre d’appel en ligne que je projette au tableau montre clairement que si, vous étiez là, je vous appellerai donc BARBIE GROSSE MENTEUSE jusqu’à la fin du cours” / “Erreur, j’ai rapatrié le dernier avec le Docteur sur sa planète d’origine”). Les mômes sont des éponges. Et nous renvoient nos insécurités à la tronche à la puissance dix.
En fin de journée, après une énième séance d’anthologie avec les 4èmes latinistes où l’on invente des nouvelles traduction en latin (pour “bicyclette”, “tire-bouchon” et “portable”), un papa de 6ème Glee vient me voir. Son fils s’est fait harceler. Déjà. On parle, je lui explique ce que nous avons mis en place pour régler le problème. Pour réconforter le bout de chou. Le père a les yeux qui brille, il se frotte la poitrine en me disant :
“Je vais lui répéter ça. Et lui dire que ça va aller, que vous veillez sur lui, j’ai confiance.”
Je quitte le bahut terrorisé.