
Épuisé. Au sens propre du terme. Pour aller au bout de la journée, il a fallu donner beaucoup.
Donner beaucoup, d’abord, aux 6èmes Glee, qui, pour le moment, se blottissent dans le petit cocon que je suis en train de leur bâtir en cours. J’ai beau prendre mes airs d’ogre, je les couve beaucoup. Trop. Je leur explique, leur ré-explique, leur re-ré-explique, j’attends tout le monde en permanence et en réprimant souvent mon envie de lâcher un hurlement guttural et libérateur. Du coup les poussinets passent la moitié de l’heure la main en l’air à me poser des questions aussi essentielles que “je peux utiliser une feuille verte ?” “je peux aller faire pipi ?” (sérieusement, il y a une mutation qui s’opère en 5ème et qui fait que notre vessie triple de volume ou quoi ?) ou encore “monsieur, vous savez où il est mon goûter ?”
Du coup, faut raccrocher les wagon, durant cette dictée. Expliquer que non, on ne viendra pas devant chaque table pour la répéter, qu’il va falloir apprendre à avancer ensemble. Que oui, c’est difficile, mais qu’on va y arriver. Et que ce n’est pas la fin du monde, ne te met pas à pleurer, P., si tu n’as pas eu le temps de “souligner tout bien comme il faut monsieur !”
Donner beaucoup ensuite à A. A. est une de mes anciennes élèves de troisième, venue pour rendre visite à ses profs de l’année dernière. A. est dans cet état extrêmement gênant pour moi, dans lequel je retrouve nombre d’ex-élèves : elle souhaiterait que cette rencontre soit riche de sens, elle souhaiterait connaître l’élection des collégiens qui ont passé la barrière et peuvent traiter d’égal à égal avec leur prof. J’ai cours avec les 3èmes Daleks et je n’ai pas le temps. Pas le temps de lui expliquer que c’est délicat, que je ne sais pas comment faire, que c’est un peu tôt encore. Après quelques banalités elle me lance, pleine d’espoir “au fait monsieur, je voulais surtout vous dire que j’ai eu mon code.”
Il est inscrit sur sa figure que je n’ai pas le droit de ne pas savoir que faire de cette information. Je compose ma figure des grands jours et la regarde avec l fierté d’une maman canard voyant sa progéniture faire ses premiers pas. Elle repart avec le sourire, et moi un sentiment familier de perplexité. Que leur donner, à ces mômes qui attendent je ne sais quoi de nous ?
Donner énormément aux 3èmes Daleks. C’est leur première évaluation, et je les vois immédiatement prendre les réflexes des collégiens d’Ylisse.
“De toutes façons, je vous dis, monsieur, j’ai pas travaillé, hein.”
“On pourra avoir un travail maison de rattrapage ? Oui, je sais que j’ai pas encore commencé le contrôle, mais alors ?”
“Vous avez JAMAIS dit qu’il y avait contrôle, moi je m’en fous, je fais rien, azy !”
Je m’applique, plus que jamais, à respecter l’habitude que j’ai pris en observant les cours de T. et, sans ignorer ce qui vient d’être dit, refuse de les abaisser à ces projections que les mômes ont d’eux même. Nous passons une grande partie de la première heure à expliquer de quoi va parler le contrôle. “C’est exceptionnel. Je ne le ferai pas à chaque fois. Mais là, je vais lire le texte. Et les questions. Je vais expliquer clairement et précisément ce que j’attends de vous.”
Les Daleks grognent, fulminent, ils ne veulent pas d’aide, ils veulent que je monte dans les aigus, que je prenne les carnets, que je punisse. Imperturbable, je déroule. Je leur explique une fois qu’il sont en train de perdre leur temps, et moi aussi. Pour une fois, je m’interdis d’hésiter ou de bafouiller, mes explications doivent être précises, essentielles. Ils doivent en saisir l’importance. Et petit à petit le silence se fait. En deuxième heure, tout le monde se met au travail dans un silence absolu. Même B. qui m’avait expliqué que de toutes façons elle est trop bête.
“Ah mais en fait c’est facile monsieur !
– Non. Mais vous commencez à comprendre ce que j’attends de vous. Et vous allez me développer ça, parce que vous venez de montrer que vous en êtes capable.”
Ne plus jamais rassurer les élèves à coup de grands “Meeeeeuh non, vous êtes géniaux !” vides. Le leur démontrer, par la matière. Par ce que je viens faire tous les jours avec eux. Et qu’eux créent avec moi.