
Je n’hésite jamais lorsque T. me propose de venir faire cours avec lui. Parce qu’avoir le privilège de voir un collègue et ami bosser est toujours riche d’enseignements.
Bon. Le seul souci est que nos emplois du temps ne me permettent jamais que d’aller le voir lorsqu’il a cours avec ses 3èmes A(pocalypse), la seule classe capable de me faire pleurer de joie à l’idée de retrouver les 3èmes Dalek.
J’entre donc en salle 229 pour découvrir T. aux prises avec A. qui menace d’embrocher son voisin de derrière avec une paire de ciseaux à bouts ronds (qui devraient définitivement être classés parmi les armes lourdes, aux mains d’un gamin expérimenté), tandis que M. et K. observent avec une intensité inquiétante le cours d’EPS qui se déroule sous les fenêtres, refusant de croiser ne serait-ce que mon regard, jusqu’à ce que T. leur rappelle d’un ton docte mais sec qu’elles seraient bien aviser de se comporter comme des élèves si elles ne veulent pas terminer l’heure en vie scolaire.
Nous abordons l’argumentation, au moyen d’une carte mentale que nous avons bricolée (ma question “tout le monde sait bien ce qu’est une carte mentale ?” est accueillie par un silence térébrant. J’en conclue sagement qu’ils approuvent, et non pas que le mot “carte” a pu poser un problème de vocabulaire). Je passe donc les premières minutes du cours à inviter les élèves par des regards, des chuchotements et quelques coups de coude bien sentis à inviter les chiards à écouter les explications de T. J’ai la nette impression de m’être assis sur une gigantesque marmite dont je maintiens le couvercle par le seul pouvoir de mon auguste fessier. (”Technique de la fesse d’acier”, la prochaine technique dans Dragon Ball Super). Hormis le fait qu’un élève s’offusque que je lui demande de se rasseoir alors qu’il s’est juste levé pour aller chouraver la règle de sa camarade en l’insultant avant de réduire ladite règle en morceaux infinitésimaux,
L’étape suivante est autrement plus compliquée. Il s’agit de mettre les élèves en activité. Pas fou, T. a prévu trois sujets :
“L’écriture de soi permet-elle de porter un autre regard sur ce qui nous est arrivé ?” (niveau : Vous êtes en troisième, vous POUVEZ le faire).
“Pensez-vous que l’école soit un lieu d’épanouissement des élèves ?” (niveau : Mais bon, on sait que vous avez besoin d’un peu d’incitation).
“Pour ou contre la télé ?” (niveau : You hou ? Y a quelqu’un ?)
Bien entendu, tout le monde ou presque travaille avec un enthousiasme relatif sur le dernier sujet. Malgré tout, et après l’exclusion d’un élève ayant plusieurs fois bramé “espèce de pédé” à une camarade, tout le monde s’y met. Nous voguons de table en table pour expliquer la différence entre une idée et un argument, un argument et un exemple. Et parfois, il y a un regard surpris de la part d’un 3ème A(pocalypse) : “En fait y a tout ça dans une idée ?” Et je pense à une phrase de Monsieur Vivi : “Nous les profs, on essaye de faire de la place dans les élèves pour laisser rentrer la lumière.”