Mercredi 28 décembre

8 heures de bus, de la Bretagne familiale à Paris (oui, j’ai opté pour un voyage plus long mais garder mes deux reins, rapport aux tarifs foutage-de-gueulien de la SNCF à la période de Noël). 

Après avoir consciencieusement avancé ma partie de Dragon Quest VII, je décide de redevenir adulte et sort un paquet de copies. Mon voisin de siège tourne la tête vers moi. Je connais actuellement trois choses sur mon voisin de siège :

– Il aime écouter la musique très très fort dans des oreillettes bon marché.
– Ce qui me permet de déduire que nous n’avons pas les mêmes goûts musicaux. Vraiment pas.
– Il aime se mettre beaucoup de déo. Genre beaucoup. Genre quand tu ouvres la bouche, tu en avales un peu.

“T’es prof ?”

Je tourne la tête et hésite à répondre “Non, mais de temps à autres, je m’introduis chez des élèves allant dans le même collège et la même classe juste pour le plaisir de voler leurs devoirs et de les annoter ensuite.”, mais quelque chose me retient. Peut-être le regard peu amène. Ou la voix un peu rogue. Où la casquette rou… oh mon dieu il a une casquette Donald Trump. J’opte donc pour un “Oui.”, qui se veut clair, précis et grave. 

“Uiiiiuiiiiiiiii ?
– Bah putain, y en a qu’on pas honte.”

Étant assis côté fenêtre dans un bus, il m’est relativement difficile d’employer mes talents de coureur à pied. J’évite donc de relever en espérant que le type va revenir à son album de variétoches à voix autotunés. 

“C’est pour les vacances ?
– Pardon ?
– Que t’es prof.
– Notamment.”

J’apprécie la façon dont mon cerveau a converti mon “Va te faire empapaouter” par un adverbe. J’aurais apprécié un truc un peu moins provocateur cela dit.

“Et ça te plaît comme travail ?”

Je me retourne vers le type et je le fixe. Difficile de lui donner un âge. Entre 20 et 30 ans. La même tronche de pseudo-sportif hargneux que mon voisin d’internat en hypokhâgne (si tu lis ça, non, en effet, je ne t’aimais pas. Du tout.)

“Pourquoi me posez-vous la question ?
– Je sais pas, je m’intéresse…
– Mais vous n’aimez pas les enseignants.
– Ben non. Personne aime les profs. Mais… voilà quoi. C’est chelou comme métier. Et puis j’aimerais bien savoir si mes profs ils aimaient leur boulot. Y avait la prof de maths…”

Et ça va durer un bon quart d’heure. Se dévoiler prof dans le milieu public provoque fréquemment ce genre de réaction. Une curiosité mêlée de défiance. Comme si tous les enseignants appartenaient à une seule et même entité, et se devaient d’assurer le service après-vente de multiples parcours scolaires. 

Parce que finalement, ce qui ressort de la conversation avec mon voisin à la casquette rouge, c’est qu’il se sentait brimé par sa prof de maths de seconde, incompris par son prof d’Histoire (de je sais plus quand, mon écoute a des limites), et qu’aucun adulte ne l’a jamais intéressé au français.

Soyons clair, je ne me sens absolument pas responsable du choix de couvre-chef (et d’opinion politique) de ce type, en tant que membre de l’Éducation Nationale. Mais tout de même. Comment gérer au mieux cette immense importance que revêt notre profession dans la fiction intérieur de milliers d’ados ? J’ai l’impression que ça s’enseigne peu, dans les ESPE…

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