
C’est une reprise des plus classiques en ce début d’année 2017. Tout un tas de bonnes années et de bisous échangés. Et une rentrée classique ne serait pas une rentrée sans une photocopieuse en panne. H., le collègue de techno et moi brutalisons la chose de toutes les façons possibles, jusqu’à ce qu’elle accepte finalement de cracher les précieux polycopiés.
Et bien entendu, 2017 n’aura pas vu d’amélioration de mon sens de l’organisation. Je suis arrivé avec une heure d’avance. Après avoir copieusement bavé de rage, j’en profite pour discuter avec T. dont le rire perçant me réconforte d’avoir reposé les pieds à Ylisse. On frappe à la porte. Deux élèves demandent des photocopies pour le nouveau collègue de musique.
Parce que oui, après un trimestre vacant, on se retrouve enfin avec un second prof de zique. Qui vient en droite ligne d’Allemagne, où il a enseigné jusque là. Il débarquera à la pause, la voix tremblante. “C’est violent… C’est violent ici… En Allemagne, un môme te manque de respect, il vient s’excuser à la fin du cours. Là ils… Ils… ils parlent !”
Ça ne fait pas deux heures que je suis là, et de nouveau, le gigantesque sentiment d’impuissance s’empare de moi. Un nouveau prof balancé à Ylisse sans mode d’emploi, sans préparation, sans même le kit de survie de base, à savoir son PV d’installation signé, ses codes de photocopies et sa réunion entre collègues. Un prof dont Cheffe Adjointe nous demandera que l’on s’occupe. Pendant qu’on va se cacher dans l’arrière cours pour qu’il fume, je tente de le rassurer. Ne pas donner trop de conseils. Nous n’avons pas tous les mêmes façons de travailler. Juste lui recommander de ne pas tout faire en même temps : poser son cadre de travail, revoir les bases, avancer dans le cours… trois activités impensables à mener de concert ici. Et surtout, lui répéter qu’il n’est pas un mauvais prof. Pas après trois heures devant les élèves. Pas ici. Entre deux traînées de brume il me demande : “Et toi, c’est quoi ta façon de faire ?” J’élude par une blague. Parce que j’ignore. J’ignore comment je fais. Je réagis, plutôt. Je le laisse plein de doutes, je m’en veux énormément.
Deux heures de cours avec les 3ème A(pocalypse). Avec T., nous bossons sur un sujet du nouveau brevet blanc. Les mômes avancent laborieusement. Pendant une heure trente quasiment. “J’avais oublié comment c’était.” sourit T., un peu découragé. Je souris aussi. Il a également oublié le merveilleux boulot qu’il accomplit, en toute humilité. Sa façon simple et apaisé de faire a permis à des élèves totalement en perdition de raccrocher. Pas à tout. Mais, en tirant beaucoup la langue, ils devraient réussir à négocier un brevet blanc honorable. Quand je vois d’où il est parti… Plus que l’aide que je lui apporte dans la gestion de cas individuel, je suis heureux d’être le témoin de sa manière de bosser.
Le contraste est violent avec les 3ème Daleks. Eux n’ont pas plus de difficultés que n’importe quelle autre classe. Mais leur indice de rien-à-foutre atteint en cette rentrée des sommets. Un bon tiers ne prend pas la peine de lire le texte que j’ai proposé et bavarde très discrètement pendant que je les supplie presque de réviser. Le reste subit et tente vaguement d’aligner des réponses nulles.
“C’est pas intéressant monsieeeeur. Donc on fait pas.
– Et oui. Et après vous pesterez en disant que c’est injuste, que vous avez raté le brevet blanc, qu’on ne vous a pas préparé.
– Mais c’est dur ! Faut lire plusieurs fois, sans aide ! Moi je fais pas.”
Révolte moche et grises. Ils ne m’en veulent pas de mal les aider, d’expliquer laborieusement. En ce début 2017, ils m’en veulent simplement de ne pas faire à leur place. Là où, deux heures plus tôt, j’avais des mômes qui ne pouvaient pas, j’ai face à moi des mômes qui ne veulent pas. Et le mur est violent.
Les 6èmes Glee sont égaux à eux-mêmes. Débordants d’énergie, d’envie, et de guégerres insupportables. Pendant qu’on bosse sur la description, je leur montre la formation de quelques mots, à partir de la racine latine. L’un d’entre eux laisse échapper un soupir : “C’est tellement beau !”
Je marche à nouveau dans les rues enténébrés d’Ylisse. C’est reparti. Il va falloir se remettre à courir.