
S. est l’une de ces élèves totalement choupidoudou, dont la simple vision me semble justifier les 2h30 quotidiennes de RER que je me tape tous les jours pour me rendre au Collège Ylisse. S. est appliquée, polie, gentille, et son expression faciale naturelle est le sourire.
S. réussit tout ce qu’elle entreprend, tant au niveau scolaire que musical (elle est en 6ème Glee) et personne n’y trouve rien à redire : elle évolue dans une sorte d’état de grâce permanent qui annihile tout sentiment de jalousie ou de rancoeur que ses camarades pourraient éprouver.
Bref, je suis fan.
Et hier, donc. Nous entamons un cours sur les grands mythes fondateurs. Les élèves tirent la langue en soulignant les mots importants dans les textes que je leur propose, poussent des cris horrifiés devant le tableau de Cronos dévorant ses enfants, et sont tous amoureux de la Vénus de Boticcelli. En fin d’heure, nous commençons un bilan de leur travail. J’écris entre autres au tableau que “les mythes sont un moyen pour les hommes de comprendre le monde, et les phénomènes dont ils n’ont pas encore l’explication.”
“Monsieur.”
Je me retourne. Stupéfaction. S. a le bras en l’air et m’appelle. S. n’appelle jamais le prof, elle sait que je les vois parfaitement. Et surtout, S. attend toujours la fin de mes explications pour intervenir. Pas cette fois.
“Que se passe-t-il, S. ?
– Et les femmes, elles ne voulaient pas comprendre ?
– Pardon ?
– Vous avez écrit que les hommes voulaient comprendre le monde. Et les femmes alors ?”
Je me retourne vers le tableau et me sent rougir. Pendant ce temps, J. est intervenu :
“Mais quand on dit les hommes, ça peut vouloir dire les humains, pas vrai monsieur ?
– Oui mais dans ces cas-là… On peut écrire les êtres humains, non, monsieur ?”
S. me regarde avec son habituel sourire. Elle pose vraiment la question et les mômes écoutent avec attention, comme à chaque fois que S. insiste sur un sujet. Je prends une inspiration et je choisis mes mots avec attention. J’explique que oui. Que le français a tendance à considérer que le masculin englobe les deux genres. Que c’est une convention mais qu’on n’a pas forcément à être d’accord avec elle. Qu’en plus il existe plein d’autres façons d’exprimer cette phrase et que oui, on va mettre les êtres humains, merci S.
Au fond de la classe, G., l’assistante pédagogique, me fait un clin d’oeil ironique. Je hausse les épaules.
Et S. me regarde effacer le mot “homme” et le remplacer par “êtres humains”. Elle passe un peu de blanc sur son cahier, corrige, relève la tête.
“Merci monsieur. J’ai compris.”
Moi aussi.