Pas facile d’y aller aujourd’hui. Immense fatigue, au coin des paupières et dans la motivation. Je débarque au collège avec l’impression que tout sera laborieux. À l’ordinateur, I. me regarde avec son sourire. Toujours aussi chaleureux, mais épuisé. Elle me parle de ce qu’elle met en place pour que les 3èmes Daleks s’intéressent un tant soit peu à leur orientation – elle est leur prof principale – et de son découragement : elle, la prof aguerri, ne comprend pas. Pourquoi ça ne marche pas, pourquoi ils ne s’intéressent pas. Pourtant, I. est magique. Comme tellement de collègue. En l’écoutant parler, je me dis que je peux, aujourd’hui m’appuyer sur eux. Sur les collègues et l’affection que je leur porte.
Sur T., dont j’enseigne à la classe, aujourd’hui en effectifs – très – réduits. Ce qui donne l’occasion à deux élèves habituellement muets d’ouvrir la bouche… et de vivre deux heures de cours comme une petite parenthèse privilégiée.
Sur C. avec qui je me suis engueulé il y a plusieurs semaines et avec qui je ne parviens plus à parler sans avoir un noeud à la poitrine. Je m’assois à la table à laquelle elle raconte une histoire, devant son repas, et elle m’adresse la parole avec un sourire. Je lui réponds et nous renouons doucement des liens qui me manquaient.
Sur S., avec qui je vais prendre un verre après les cours. Qui me parle de tant de choses. De ses lectures, de ses envies de transmettre aux mômes, de ses peurs. Oui, il a pété les plombs aujourd’hui et dit à un élève de dégager de ses cours. Maladroitement, je lui explique que ce n’est pas ce qui importe. Que son envie, que l’immensité de ce qu’il veut transmettre aux mômes, que sa foi gigantesque le porteront loin. Et raniment en moi des braises qui rougeoient de plus en plus difficilement.
Sur B. dont les textos me font invariablement sourire : toujours inattendus, drôles et touchants.
Créer des passerelles multiples et différentes avec ces gens, dont certains seront de sympathiques inconnus et d’autres des amis de coeur. Des compagnons de verres ou des mentors. L’une de mes sources d’énergie la plus sûre.
Au nombre de mes bonnes résolutions 2017 : ne pas arriver au collège à 8h30 quand je commence à 14h, parce que je suis persuadé que, en mon absence, l’un de mes élèves va se fracasser la tête contre un extincteur, s’étouffer avec un chewing-gum ou avoir un trou à son interro de verbes irréguliers. Je me fais donc violence pour rester dans mon appartement… et finir de corriger mes copies de brevet blanc. Un week-end pour exorciser la chose, je suis presque fier.
J’arrive donc en plein après-midi. Tout le monde est déjà sur le pont depuis un moment, tenter de rentrer dans le rythme. Parler, bouger plus vite, plus fort. Comprendre les mille petites tragédies, les grands moments qui se sont déroulés en mon absence.
Je prends un moment pour discuter avec B. B. vient de lycée pro et, depuis son arrivée l’année dernière, est devenu l’un des indispensables du bahut. Une sorte de rockeur de l’époque héroïque mâtiné de Néo dans Matrix pour l’efficacité en informatique. L’un des collègues avec qui je ne vivrais sans doute jamais d’immenses aventures pédagogiques mais dont la gouaille et, justement, la différence de vision du monde contribue beaucoup à me détendre.
Cours en co-enseignement avec C. Celle-ci fait la tronche. “Je n’aime pas ce que j’ai préparé, là.” dit-elle en désignant sa classe du menton. Je lève la tête, le regard surpris. Ses 6èmes se sont gentiment mis au travail en groupe et bossent avec application, cessant leurs conversations au moindre froncement de sourcil. Toujours cette foutue distorsion entre ce que l’on croit percevoir de son cours et que l’on apporte à ses élèves… Et en parlant de distorsion…
Retour avec les Daleks. Et pour continuer à filer la métaphore Doctor Who, me trotte en tête cette scène où Clara, son alter ego enseigne et qu’on pourrait presque passer dans les ESPE (oh oui, du Doctor Who dans les ESPE !), durant laquelle une élève se moque de ses menaces de la renvoyer, arguant qu’en menaçant tout de suite de la pire sanction, on ne peut ensuite qu’aller en arrière. C’est idiot, mais il a fallu que je le vois dans une série télé pour m’en rendre compte. Je m’applique à peu sanctionner. Mais comme dans une série télé, à le mettre en scène. Et c’est aujourd’hui, parce que je n’ai pas la force, pas la patience, et que, surtout, neuf années dans ce boulot me permettent de comprendre que c’est le moment. Je m’assois (la dernière fois que je l’ai fait devant cette classe, c’était en septembre), et coup sur coup, j’exclue S., qui braie consciencieusement depuis le début de l’heure et m’a gratifié d’un “il est ouf lui”, quand je lui ai demandé de faire passer la corbeille à papier, je demande leur carnet à deux élèves, et je demande à S. de venir me voir à la fin de l’heure. Petit instant d’incrédulité. Et puis, sourire semi-triomphant de B.
“M’sieur, on vous a énervé là !”
À ce moment-là, tout est dans le regard.
“Non. Non, mais nous sommes début 2017, il vous reste six mois au collège, je n’ai plus le temps de vous apprendre à bien vous comporter. – Et donc vous nous punissez ? – Non. J’avance.”
Et j’enchaîne sans un mot de plus sur l’histoire des moutons de Panurge, qui au passage, fait pleurer de rire J. pendant une bonne dizaine de minutes. “Non mais monsieur… Vous voyez le truc !… Les moutons… ils passent par-dessus le bateau et…” C’est attendrissant de voir qu’après pas mal de siècle, Rabelais continue aussi à faire rire.
Reste E. Qui continue à interpeler de sa grosse voix n’importe quel camarade à l’autre bout de la classe. Je me place devant lui. Il lève les yeux au ciel.
“Oui, monsieur, vous allez me dire c’est pas bien… – Non. On va juste trouver un moment pour aller parler avec la CPE.”
Ma voix est aussi dénuée d’intérêt qu’une émission de W9 à 3 heures du matin.
“Voilà ! Voilà, vous me persécutez. – Non. On ne peut pas travailler ensemble, donc on a besoin d’un intermédiaire/ – Quoi ? – Cette situation nest pas performante. Il faut donc intervenir.”
Pour la première fois depuis que je le connais, E. me fixe avec des yeux ronds. Je fais de mon mieux pour ne lui renvoyer qu’une indifférence polie.
“On ne peut pas s’arranger autrement ? Je peux faire mieux en fait. – Ce serait une perte de temps. – Non non non ! Je vais faire mieux !”
Pas de “De toutes façons vous me détestez.” ou de “C’est ça, c’est ça, je faisais des efforts et là, vous me découragez !” Il cherche un point d’accroche dans mon attitude, il n’en trouve pas.
“Bien. Vous pouvez changer de comportement dès maintenant.”
Je tourne le dos pour conseiller J. et A. sur leur activité. E. ne me quitte pas des yeux, je ne lui adresserai la parole que pour corriger une erreur dans son travail. J’ignore si ce que j’ai fait est utile. Mais c’est ma dernière carte, ma dernière option en tant que prof : vider ma relation avec lui de tout affect. Si ça marchait. Si seulement ça marchait.
Juste avec un bout de L’Idiot, de Dostoïevski, traduit par André Markovicz. Ça foudroie.
“Non loin de là, il y avait une église, et le sommet de la coupole, avec son dôme doré, luisait sous un soleil brillant. Il se souvenait que c’était avec une terrible obstination qu’il regardait cette coupole et ces rayons qu’elle projetait ; il ne pouvait pas se détourner de ses rayons ; il lui semblait que ces rayons étaient sa nouelle nature, que d’ici trois minutes, d’une façon ou d’une autre, il se fondrait en eux… L’incertitude et la répulsion qu’il éprouvait à ce nouveau qui allait être et qui surviendrait là, maintenant, étaient terribles ; mais il disait que rien ne lui était plus dur à cette instant que cette pensée continuelle : “Et s’il ne fallait pas mourir ? Et si l’on me ramenait la vie – quel infini ! et tout cela serait à moi ! Alors je transformerais chaque minute en un siècle, je ne perdrais plus rien, je garderais le compte de chaque minute, cette fois je ne gaspillerais plus rien !” Il disait que cette pensée avait fini par se transformer en une vraie rage, et qu’il voulait déjà qu’on le fusille, et le plus vite possible.
Le prince se tut soudain ; tout le monde attendait qu’il continue, et tire une conclusion. – Vous avez fini ? demanda Aglaïa. – Quoi ? Oui, dit le prince, sortant d’une rêverie de quelques instants. – Et pourquoi nous avez-vous raconté tout cela ? – Comme ça… j’y ai repensé… ça s’est trouvé… – Vous êtes très abrupt, remarqua Alexandra, prince, vous vouliez sans doute prouver qu’il n’y avait pas d’instants qui puissent valoir un sou, et que cinq minutes sont parfois plus précieuses qu’un trésor. Tout cela est louable, mais permettez pourtant – et votre ami qui vous racontait tout ces passions, sa peine, n’est-ce pas, a été commuée, donc on lui a offert cette “vie infinie”. Eh bien, après, qu’a-t-il donc fait, de cette richesse ? Il a “tenu le compte” de chaque minute ? – Oh non, il me l’a dit lui-même – c’est une question que je lui ai posée – ce n’est pas du tout comme ça qu’il a vécu, il a perdu beaucoup, beaucoup de minutes. – Eh bien voilà une expérience, et donc, c’est impossible de vivre pour de bon, n’est-ce pas, en “tenant le compte”. On ne sait pas pourquoi, mais c’est impossible.
Les hasards de la répartition des copies de brevet blanc ont voulu que je me retrouve en tête-à-tête avec la copie d’E., avec qui, depuis la rentrée, mes rapports ne sont pas tout à fait au beau fixe. (Cet euphémisme est sponsorisé par le programme économique d’Emmanuel Macron)
E. s’est cette année placé dans une position éminemment compliquée : il est l’un de ces mômes que nous avons recueilli par conseil de discipline et qui réveille en nous, profs, personnels d’éducation et direction, ce foutu complexe du paladin, abondamment discuté sur ce blog. Il a le profil du “jeune d’Ylisse” : intelligent, insolent, se livrant à des activités pas spécialement recommandées pour des élèves de collège (ou des adultes, d’ailleurs) après les cours, capable de beaucoup de gouaille et de répartie.
Et il le comprend très bien. Il comprend très bien qu’il évolue dans un cadre ou les règles du cadre sont un brin plus élastiques pour lui, plus adaptées, et il en joue. En particulier avec les adultes plus raides dans leur position, moi en l’occurence. E. sait toujours où s’arrêter, et quitte fréquemment mon cours me laissant fulminant, nerveusement épuisé, mais incapable de frapper un grand coup, parce que les provocations étaient discrètes, l’inattention polie, les petites phrases envers les camarades lancées derrière mon dos.
Et puis, l’autre jour, E. me rejoue la grande scène de Divines (en moins strident, la voix d’E. se situant huit octaves plus bas que la mienne) :
“Vous allez voir, moi je vais vous impressionner, vous pensez que j’ai besoin de vous, mon brevet je l’aurais comme ça, ce brevet blanc, je vais le retourner, vous avez beau dire que j’écoute pas, je vais vous prouver que vous avez tort ! – Je ne demande que ça, E. – Ah ouais ? Si j’ai plus de 40/50 vous reconnaitrez que vous vous trompez sur mon compte ? – (ça se tente ? Ça se tente). Complètement. Je vous souhaite bonne chance. – J’ai pas besoin de chance, m’sieur. Vous allez voir.”
J’ai vu. Il obtient à peine la moyenne à son brevet blanc.
Peut-être que c’était niais, d’espérer un miracle, ou une fin d’épisode style L’Instit, dans laquelle le rebelle montre à son prof cynique ce qu’il a dans le crâne, ledit prof cynique se remettant enfin en question.
Sauf que non. Un devoir à peine correct. Tandis que sa voisine, qui bosse en silence, et parfois les dents serrées face à ses moqueries, atteint un 42/50, et je constate à quel point elle a trimé pour l’arracher.
On ne peut pas demander à l’école, pas plus qu’à la réalité, d’actualiser des clichés. Rendons-nous à l’évidence : E. cherche juste à en foutre le moins possible et à se foutre de ma gueule, et je n’ai pas réussi à changer ça, par paresse et naïveté.
Cours avec les 6ème Glee. Pour cette première heure, ils m’offrent un cours tellement cliché que c’en est hilarant. Tout le monde travaille gentiment sur son évaluation. Une fois terminée, selon les consignes que j’ai données, ils se lèvent pour aller poser leur contrôle sur mon bureau, vérifient où ils en sont sur leur fiche d’activité, avant d’aller récupérer leur matériel dans le placard du fond de la salle et de continuer leurs travaux d’invention de mots-valises, sauf pour ceux qui ont l’impression de ne pas avoir réussi leur contrôle, et avec qui je fais une courte leçon de rappel. Le tout dans un silence quasi religieux, traversé de quelques conseils d’une voisine à son camarade de table.
Je me mords très fort l’intérieur des joues (ne le faites pas chez vous, les enfants) en me disant que si un membre de l’ESPE passait par là, il filmerait la scène pour la projeter à ses étudiants en expliquant que c’est ÇA une bonne ambiance de classe, que ces images ont été prises à Ylisse, dans un collège difficile et que pourtant, tout va bien.
L’heure d’après ne sera sans doute pas filmée, celle pendant laquelle je demande sèchement à A., avec tout le respect que je lui dois, s’il ne se fout pas UN TOUT PETIT PEU de ma tronche en créeant un mot valise à partir de “satyre” et de “cyclope” (oui oui, ça fait “salope”) : “Meeeeuh, même pas vrai, j’ai vu ça dans Percy Jackson !” Tandis que J. se roule littéralement par terre “parce que j’ai perdu mon stylo, m’sieur !” et que S. insulte sa voisine dans sa barbe, voisine qui éclate en sanglots morveux bruyants.
Je l’écris souvent : dresser un tableau de l’Éducation Nationale dans son ensemble relève de l’impossible. La situation est trop multiple, trop changeante. Déjà au sein d’une même classe. Alors à l’échelle d’un pays…
Pendant la récréation, je croise S., le nouveau collègue de musique, remonté comme un coucou suisse. En quelques jours, il est passé par des étapes que les profs arrivants dans le bahut mettent plusieurs semaines – quand ce ne sont pas des mois – à assimiler : les classes qui testent ce nouveau venu, les mômes qui lui jettent ses cours à la figure, ceux qui l’accueillent gentiment, les grandes conversations avec les collègues et, déjà, la volonté de prendre en compte les spécificité du bahut, sans renier ses convictions. Et je suis optimiste : dans le couloir, plusieurs élèves le croisent avec un immense sourire, celui de l’adoption : “Bonjour monsieur !” S. est encore plein de cette énergie, de cette envie dévorante, qui s’use au fur et à mesure que l’on enseigne à Ylisse, et que l’on apprend à remplacer par d’autres sources d’énergie. Mais cette envie-là est d’une puissance et d’une force inouïes. Et je constate avec un certain vertige que mes réserves propres sont sur le déclin.
Vendredi après-midi. Je traîne en salle des profs, en attendant d’aller prendre un verre avec T., qui est en train d’accorder la guitare qu’une élève lui a confiée. Monsieur Vivi se joint à la conversation, tandis que L. nous chambre gentiment, en nous appelant à nouveau les soeurs Halliwel. (paraît que je suis Phoebe). Fin de la première semaine à Ylisse, qui m’apporte autant qu’il me prend.
Surveillance de brevet blanc. J’aperçois K., l’un des 3èmes Daleks s’agiter plus que ne devrait le faire un môme en pleine épreuve. Je me précipite sur lui, l’oeil torve et le sourcil froncé (expression faciale qui m’a déjà valu pas mal d’appels de la ligue de la protection de l’enfance) :
“K., vous vous agitez trop. – Mais… Monsieur, on a appris, ça ! – À répondre à des questions sur un texte ? – Oui ! Je veux dire… Le brevet ! J’ai appris ! Je comprends des choses !”
Euphorie totale de la part de ce petit bonhomme qui, en règle générale, passe son temps à subir gentiment les cours en intervenant une fois par pleine lune.
“Vous nous apprenez des choses, en fait !”
J’hésite entre le sourire et la claque dans la figure. J’opte pour la joie. De K. qui en plein silence pseudo-concentré de la salle 229, décide de m’adouber.
C’est une reprise des plus classiques en ce début d’année 2017. Tout un tas de bonnes années et de bisous échangés. Et une rentrée classique ne serait pas une rentrée sans une photocopieuse en panne. H., le collègue de techno et moi brutalisons la chose de toutes les façons possibles, jusqu’à ce qu’elle accepte finalement de cracher les précieux polycopiés.
Et bien entendu, 2017 n’aura pas vu d’amélioration de mon sens de l’organisation. Je suis arrivé avec une heure d’avance. Après avoir copieusement bavé de rage, j’en profite pour discuter avec T. dont le rire perçant me réconforte d’avoir reposé les pieds à Ylisse. On frappe à la porte. Deux élèves demandent des photocopies pour le nouveau collègue de musique.
Parce que oui, après un trimestre vacant, on se retrouve enfin avec un second prof de zique. Qui vient en droite ligne d’Allemagne, où il a enseigné jusque là. Il débarquera à la pause, la voix tremblante. “C’est violent… C’est violent ici… En Allemagne, un môme te manque de respect, il vient s’excuser à la fin du cours. Là ils… Ils… ils parlent !”
Ça ne fait pas deux heures que je suis là, et de nouveau, le gigantesque sentiment d’impuissance s’empare de moi. Un nouveau prof balancé à Ylisse sans mode d’emploi, sans préparation, sans même le kit de survie de base, à savoir son PV d’installation signé, ses codes de photocopies et sa réunion entre collègues. Un prof dont Cheffe Adjointe nous demandera que l’on s’occupe. Pendant qu’on va se cacher dans l’arrière cours pour qu’il fume, je tente de le rassurer. Ne pas donner trop de conseils. Nous n’avons pas tous les mêmes façons de travailler. Juste lui recommander de ne pas tout faire en même temps : poser son cadre de travail, revoir les bases, avancer dans le cours… trois activités impensables à mener de concert ici. Et surtout, lui répéter qu’il n’est pas un mauvais prof. Pas après trois heures devant les élèves. Pas ici. Entre deux traînées de brume il me demande : “Et toi, c’est quoi ta façon de faire ?” J’élude par une blague. Parce que j’ignore. J’ignore comment je fais. Je réagis, plutôt. Je le laisse plein de doutes, je m’en veux énormément.
Deux heures de cours avec les 3ème A(pocalypse). Avec T., nous bossons sur un sujet du nouveau brevet blanc. Les mômes avancent laborieusement. Pendant une heure trente quasiment. “J’avais oublié comment c’était.” sourit T., un peu découragé. Je souris aussi. Il a également oublié le merveilleux boulot qu’il accomplit, en toute humilité. Sa façon simple et apaisé de faire a permis à des élèves totalement en perdition de raccrocher. Pas à tout. Mais, en tirant beaucoup la langue, ils devraient réussir à négocier un brevet blanc honorable. Quand je vois d’où il est parti… Plus que l’aide que je lui apporte dans la gestion de cas individuel, je suis heureux d’être le témoin de sa manière de bosser.
Le contraste est violent avec les 3ème Daleks. Eux n’ont pas plus de difficultés que n’importe quelle autre classe. Mais leur indice de rien-à-foutre atteint en cette rentrée des sommets. Un bon tiers ne prend pas la peine de lire le texte que j’ai proposé et bavarde très discrètement pendant que je les supplie presque de réviser. Le reste subit et tente vaguement d’aligner des réponses nulles.
“C’est pas intéressant monsieeeeur. Donc on fait pas. – Et oui. Et après vous pesterez en disant que c’est injuste, que vous avez raté le brevet blanc, qu’on ne vous a pas préparé. – Mais c’est dur ! Faut lire plusieurs fois, sans aide ! Moi je fais pas.”
Révolte moche et grises. Ils ne m’en veulent pas de mal les aider, d’expliquer laborieusement. En ce début 2017, ils m’en veulent simplement de ne pas faire à leur place. Là où, deux heures plus tôt, j’avais des mômes qui ne pouvaient pas, j’ai face à moi des mômes qui ne veulent pas. Et le mur est violent.
Les 6èmes Glee sont égaux à eux-mêmes. Débordants d’énergie, d’envie, et de guégerres insupportables. Pendant qu’on bosse sur la description, je leur montre la formation de quelques mots, à partir de la racine latine. L’un d’entre eux laisse échapper un soupir : “C’est tellement beau !”
Je marche à nouveau dans les rues enténébrés d’Ylisse. C’est reparti. Il va falloir se remettre à courir.
Tentative désespérée, comme à chaque rentrée, de retrouver le costume d’enseignant. Je prépare des cours, pour me donner bonne conscience, et oublier l’évidence : je ne serai prof à nouveau que lorsque j’aurais accueilli les premiers élèves.
Il y a pas mal de violence dans les retours de vacances. J’ignore si des collègues réussissent à retrouver leur boulot avec sérénité. De mon côté, des voyants rouges s’allument dans mon cerveau, chacun portant le nom d’une action à accomplir dans les 6 secondes. “Dis-leur bonjours à tous.” “Pense à dire à M. de jeter son chewing-gum.” “N’oublie pas que S. te dois un travail de vacances.” “Dis à R. de s’asseoir à sa place habituelle et pas près de son pote.”
Dans ces moments là, je me demande à quoi je ressemble et à combien d’images / seconde je bouge. C’est dur à anticiper. Comme toutes les veilles de rentrée je me dirai que c’est impossible, que je n’en suis pas capable, qu’on me laisse faire ce métier sur un malentendu gargantuesque.
Et puis on se mettra à apprendre ensemble, et ce sera terminé.
Même si ça risque de nuire à mon image de rebelle (oh, qui trompé-je, je n’aurais jamais assez de cheveux pour faire un rebelle convenable), je vous souhaite à tous une chouette année 2017.
Qu’elle soit pleine de joie, de rencontres attendues et inattendues, de surprises diverses et variées.
Et une fois encore, merci à tous, habitués et visiteurs de passage, membres de la grande famille de l’Éducation Nationale ou anciens élèves. Merci de vos lectures, de vos regards, de vos commentaires. Et, tout simplement, merci de m’apporter l’envie et le besoin de vous faire signe une fois par jour sur ce journal.