
R. est une boule d’énergie, l’un des rares Daleks à avoir la maturité d’un élève de 3ème mais également l’énergie d’un 6ème. Il travaille avec son groupe depuis presque une heure. Ce sont les moments flottants, durant lesquels une sorte d’accord tacite se met en place : j’accepte de me laisser aller à répondre à des questions pas forcément dans le sujet. Sorte de bonus pour une tâche bien accomplie.
“Monsieur, y a un truc bizarre avec le langage, quand même.
– Ah vraiment ? Quoi ?
– Ben je pensais que plus on est vieux, mieux on parle.
– Et ?
– Eh ben Monsieur xxxxx et Madame xxxxx (censure nécessaire pour ne pas que R. ne se fasse pas énucléer par les “vieux” collègues) parfois ils nous parlent de façon… euh… détendue. Tandis que vous et M. P., je vous ai entendu parler et… ben euh woaw quoi !
– Woaw ?
– Vous parlez soutenu quoi ! Genre comme les nobles.
– R. on en a déjà parlé, les nobles ne…
– … parlaient pas soutenu forcément ouais ouais, je sais !”
R. tape la table de ses doigts. Son lexique le trahit, mais il semble avoir touché quelque chose d’important.
“Je veux dire… Madame xxxxx et Monsieur xxxxx ils PEUVENT parler soutenu quand ils veulent. Et vous, vous pouvez parler… euh… tranquille…
– Familier.
– Familier voilà. Mais ça fait bizarre. C’est comme si le langage euh… c’était vos vêtements. Comme le mec, là, dans les Lettres Persanes, que les gens ils le regardent à cause de ses vêtements.”
A. se retourne et se joint à la conversation. Je ne fait pas un geste pour l’interrompre, il est 17h03, il reste deux minutes de cours.
“Ouais, mais on avait dit qu’en fait, c’est pas grave, que même s’ils parlent sur ses vêtements, ils ont vraiment envie de le connaître.
– Et quelle conclusion en tirez-vous, A. ?
– Que vous parlez pas comme ça pour nous embêter ?
– Non, non, je sais m’sieur, que quand vous parlez comme ça, c’est pas pour qu’on se sente bête, que c’est pour… euh… nous intéresser !”
Il est 17h04 et quelques 3èmes Daleks touchent aux avants-postes des puissances du langage.