
Des fois, je pense à S. Et ça ne va pas très bien.
S. est, des quelques milliers d’élèves que j’ai du voir depuis le début de ma carrière, celui qui m’attriste le plus. Celui qui me renvoie à mes impuissances les plus profondes.
J’ai été son prof en 5ème et le suis à nouveau en 3ème. Et pour le bien que je lui ai fait, j’aurais tout aussi pu être un guéridon, un lampadaire ou une hallebarde. S. n’a absolument rien à faire de ce que je tente de lui enseigner, de ma matière et de ma personne en général.
Je ne suis pas le seul. S. a un rapport plutôt problématique au collège. En milieu de 3ème, il a un physique et une attitude de début de 4ème. Il traîne la plupart du temps avec les plus jeunes et refuse catégoriquement tout projet d’orientation. “Chaipas.” est sa réponse unique quand on lui demande ce qu’il souhaite faire l’année prochaine, quelles sont les matières qu’il aime, ses passions. “Chaipas.”
En 5ème, ma première année à Ylisse, c’était n’importe quoi. S. se levait en plein cours, balançait des règles sur ses camarades et se foutait quasi-ouvertement de ma gueule. Mon expérience et peut-être un poil de sa maturité aidant, il se contente en 3ème de se balancer sur sa chaise et de me regarder avec un rictus incrédule quand je lui demande d’arrêter d’interpeler ses camarades depuis l’autre bout de la classe pour les abreuver d’apostrophes aussi relevées que “Amidala le caca.”, ou “J. qui sent mauvais.”
Et comme nous sommes dans a 3ème Dalek, S. est éminemment populaire. “Il est tellement rigolo”, me répond A., quand je leur demande pourquoi i: suffit que S. claque des doigts pour qu’elle réponde.
J’ai essayé plusieurs fois d’amadouer S. En lui faisant des discours à la Robin Williams dans Le cercle des poètes disparus (j’adore ce film, mais punaise, quand tu enseignes en REP+, c’est la deuxième oeuvre de fiction la plus éloignée de ta réalité quotidienne après Le nid du marsupilami), en tentant d’innombrables médiations, en lui proposant des postes à responsabilité dans la classe, en l’engueulant comme du poisson pourri.
Rien à faire.
S. me regarde avec des yeux vides. Et une infime étincelle d’ironie. Au plus profond de ma paranoïa de prof, il m’arrive d’y lire “Tu vois comme c’est facile ? Comme ton pouvoir de prof ne tient à rien ? Au fond, vous les adultes, ne pouvez rien. Il faut que nous vous donnions quelque chose, nous les élèves. Que nous daignions vous reconnaître en tant qu’adultes. Et moi, je refuse. Tu vas faire quoi, hein, pour que je t’écoute ? Pour que je m’investisse ? Rien. Tu ne peux rien faire, tu ne peux pas me coller à la chaise, ni deux beignes dans la gueule. Ton boulot n’est qu’illusion, et il faut un élève sur mille pour te me rappeler.”
S. partira un jour. Et je ne l’aurais atteint nulle part. Ni dans ses apprentissages, ni dans ses problèmes personnels. Je respirerai sans doute mieux. Les regrets sont toujours plus légers que l’impuissance.
C’est un peu triste.