
“Mais t’as pas la rage de finir à 17h ?”
Il est 16h et je vais chercher mes 3èmes latinistes dans la cours. Amidala regarde J. avec perplexité. J. que j’amène avec ses douze comparses vers le cours de latin. La gamine hausse les épaules. Elle a son regard blasé, sa voix nasillarde d’ado d’Ylisse.
“Ouais. bof, en fait ça va.”
Admidala secoue la tête, me jette un coup d’oeil circonspect avant de quitter le collège, parce que presque tous les 3èmes finissent à 16h, le mardi.
Dans le couloir, J. se met à rire. Ses épaules se redresse, et son regard devient ce que je lui connais la plupart du temps.
“Monsieur monsieur monsieur ! C’est aujourd’hui qu’on fait de l’historiographie ?
– Wesh toi, t’écoute des fois ? Bien sûr que c’est aujourd’hui, genre on allait regarder Gladiator et se dire ok, c’est bon, l’empire romain il était comme ça !”
A. râle un peu trop fort, parce qu’elle est la dernière arrivée dans le cours, et qu’elle veut montrer qu’elle aussi à sa place. Les deux mômes sont couvées du regard par I. – “Monsieur, je suis prête à parier qu’on va se rendre compte qu’à côté de la réalité, Hollywood c’est petit jeu” – et An. qui me salue d’une révérence : “On se voit qu’une heure aujourd’hui, monsieur, comment vous allez dormir, sans votre dose quotidienne de moi ?”
Le petit groupe entre dans la salle informatique et se place devant les postes. Plusieurs choix de recherche : véritable statut de l’Empereur Commode, analyse détaillée de l’expression “Moritori te salutant” et reformulations possibles avec différents modes, comment la culture populaire voit les jeux du cirque, ou les valeurs militaires dans la Rome Antique.
Ce sont nos heures secrètes, nos heures rien qu’à nous, celles que l’on vit presque avec un peu de honte. Parce que, pendant ce temps, nous sommes tous les treize absolument et totalement heureux. Parce que, pendant ce temps, ces treize gamins aux profils immensément variés laissent totalement tomber leurs masques. J. devient la gamine fine et rigolote, qui ne cache pas son admiration pour I. dont le côté déjanté rayonne. D. joue les élèves boulets, libéré de son poste de pilier habituel de classe. Et An., entre deux observations sur l’étymologie d’un mot, met en scène un sketch pas possible quand il saute sur sa chaise en désignant l’écran du doigt :
“Monsieur, même GOOGLE me manque de respect !”
La recherche automatique a complété son “Pourquoi les dieux” par “sont-ils tout nus ?”
Pendant une heure, nous allons rire aux larmes et bosser au maximum de nos capacités. Parce que A. est capable de synthétiser un texte en quelques instants, que O. saisit intuitivement la syntaxe d’un texte de Tite-Live, parce que I. fait tout ça, toute seule dans son coin et que ça lui convient, parce que tous sont légers, tellement légers sans les habituelles carcans du collège.
C’est indéfendable lors de périodes électorales. Mais mon seul argument pour la survie du latin tiendrait en ces mots : “S’il vous plaît. C’est une matière qui rend heureux.”