Lundi 6 mars

Je suis accueilli au collège par une M. en grande forme, qui a décidé de brailler du Britney Spears en salle des profs. J’admire M. autant qu’elle me terrifie. Un peu comme J., au collège Crimea : elle est une sorte de monstre sacré pour les élèves, son autorité reposant autant sur sa personnalité que sur l’exigence de ses cours. Et derrière le prof, il y a l’un des êtres les plus généreux que je connaisse. Il y a pire comme façon de commencer la semaine. 

Petit tour par le bureau de Cheffe pour lui demander un coup de main sur le plan de formation que T. vise. T. est AED, surveillante, quoi. Cheffe prend un long moment pour chercher le nom de la personne responsable au rectorat qui pourrait l’aider. Pas évident. Il y a du monde pour s’occuper des profs titulaires, des inspecteurs, des profs contractuels, des CPE, mais des AED, pas vraiment. Les invisibles. Prisonniers d’un statut de plus en plus obsolète (les AED étaient auparavant quasi exclusivement des étudiants, c’est de moins en moins vrai, du coup les conditions de travail se compliquent.), ils n’en sont pas moins un maillon essentiel, surtout dans des bahuts comme Ylisse. Et on ne solidifie pas un maillon en le traitant comme quantité négligeable. 

Les 3èmes Daleks sont particulièrement pénibles ; mon activité de transition autour de la BD “Idées Noires” de Franquin se déroule bon an mal an. Ils cherchent à me lire, comme trop souvent. “Que donner au prof pour qu’ils nous foutent la paix ?” Et à lire un être humain, on en oublie de lire le document devant soi, et surtout se lire soi-même : “Qu’est-ce que ce truc qu’on me montre provoque chez moi ?”
Après trente bonnes minutes, et quelques intuitions géniales mais trop rare, je passe à la suite. A ce que je sais faire. Avant d’étudier Antigone je conte. Je conte les Labdacides, Jocaste, Oedipe et Antigone. Je me reconnais un mérite, un seul, qui est périphérique au boulot, en plus : je sais compter. Au fur et à mesure que je tisse l’histoire, je sens les personnages résonner. Non pas dans la classe mais dans les poitrines. Ils se lèvent, les maudits, les infanticides, les incestueux. Et le sphinx.

A peine l’ai-je décrit que la porte s’ouvre à la volée. Sursaut collectif. C’est E. E. revenant d’une convocation chez la CPE, qui traverse la classe comme un grand monstre ailé pour se poser au fond de la salle. Il ne brise pas le silence, ni le fil de l’histoire. Les mômes me laissent terminer mon conte même une fois que la sonnerie a retenti.

“La suite du cours elle sera aussi bien ?” me demande Amidala en partant.

Lutter pour ne pas la secouer par les épaules. “Ça ne dépend que de vous !”

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