
S. ne travaille plus depuis la fin du premier trimestre. S. a de gros soucis familiaux, S. a d’immenses cernes sous les yeux. S. parle à haute voix en classe, ou alors S. dort. S. n’a plus vraiment de projet d’orientation.
Mais S. a un corps.
Elle semble l’avoir découvert cette année. Un corps qu’elle pare de bijoux et de maquillage appliqué à peu près correctement. Un corps fin et élancé, qu’elle cherche à mettre en valeur, de plus en plus souvent. On la regarde, nous les adultes, on sent qu’un truc pas très clair couve.
Et ce matin, on part au théâtre. Voir une chouette pièce. Sur le chemin, S. prend un air furibard. Elle passe les presque deux heures de la pièce l’air furibard, et presque au bord des larmes. Sur le chemin du retour, je lui demande ce qu’elle a. Longue inspiration tremblante.
“Il a osé… Il a osé dire… Que j’ai les fesses plates !”
Je regarde le gamin qu’elle désigne d’un index tremblant d’indignation. Un môme pas très malin, peu mature, qui a déjà dû oublier l’offense. Mais pas S. Elle est furieuse, au-delà de la fureur. On l’a attaqué dans ce qu’elle avait de plus précieux. Je la regarde, j’essaye de contenir ma sidération, et aussi, même si ça n’est pas très malin, mon envie de rire.
“S., on est un peu inquiets, nous les adultes. On trouve que vous attachez beaucoup d’importance à votre corps. Peut-être un peu trop.
– Ben j’ai le droit !
– Evidemment. Mais vous avez autre chose à offrir au monde. Vous êtes maline, vous comprenez vite…”
Elle me regarde, les yeux vides. S’il y avait un peu de lumières dans les pupilles, elle ressemblerait à une princesse. Là, il y a une superbe créature déjà éteinte. Et dont il reste peu de temps pour raviver l’étincelle. Parce que je tremble de ce qu’on pourrait faire à ce corps et à cet esprit, si S. s’entête à vouloir faire fonctionner l’un sans l’autre.