
“Doble cara”, double face. C’est ainsi que C. appelait un élève, l’année dernière, je ne me rappelle plus duquel exactement. Cette année, ce sont des classes entières qui sont doble cara.
En particulier la 3ème Dalek, bien entendu. Qui entre en classe dans un sympathique barouf’ (le sympathique barouf’, à Ylisse, c’est quand tu traites ton pote de chacal et qu’il sourit plutôt que de t’en mettre une). Cheffe les attend dans la salle pour leur transmettre une info. Instantanément, les mômes s’installent dans le plus grand silence, enlèvent leurs manteaux et sortent leurs affaires. Opération qui me demande habituellement trois minutes et huit points de santé mentale. Ils écoutent dans une quiétude totale. À peine Cheffe disparaît-elle dans le couloir que R. se remet à se balancer sur sa chaise, Amidala à traiter sa voisine de même pas belle (sic), et J. reprend en toute décontraction la conversation interrompue dans le couloir.
“On va commencer une activité. Une activiTÉ. ON VA COMMENCER UNE ACTVITÉ”
*grmblblbl
“notée.”
*silence de mort*
Je distribue la suite du texte d’Antigone et une carte mentale (c’est un mot de crâneur pour parler d’un genre de schéma en fait) bien costaude à compléter.
“C’est vraiment noté monsieur ?
– Ben en fait…”
*brouhaha brouahaha*
“En fait oui. Un point par réponse, trois de présentation.”
On entend une mouche péter puis se faire hara-kiri dans la concentration d’abbaye dominicaine qui retombe aussitôt. Les mômes se sont immédiatement mis à la lecture du texte. Pendant une heure, je gravite d’un groupe à l’autre : ils ont rarement autant bossé et moi également. Pour la première fois, l’intégralité de la classe a compris l’implicite de la scène.
“Ouais, ben elle revient d’enterrer son frère. C’est ça qu’il faut écrire dans la catégorie “Intentions du personnage.” Azy dépêche toi, c’est NOTÉ.”
J’hésite entre le rire et le suicide au marqueur rouge devant cette classe modèle qui joue le jeu, s’entraide, me sollicite, se déplace sans demander l’autorisation mais uniquement pour aller chercher un renseignement à l’ordinateur ou mieux observer le tableau. Le même boulot non évalué se passerait dans un chaos total. Là, les feuilles A3 distribuées se remplissent harmonieusement, avec tout le bon goût dont un collégien est capable. L’identité d’Antigone se décline en vert, violet et orange, dans des cases ornées de fleurs et de Mignons, calligraphie typiquement ylissienne.
Je me dis que je joue pour et contre eux. Qu’ils vont finir par acquérir une méthode, des automatismes, des réflexes, et que la note est un prix bien ténu à payer. À condition que je parvienne à les en détacher avant la fin de l’année. J’ignore comment.
Double face encore une fois. Je sors du bahut et tombe devant D., une élève de 6ème Glee, boudeuse et renfermée, qui passe son temps à fixer son entourage d’un regard morne. Elle charrie un caddie à provision. Je ne l’ai jamais vu si droite et déterminée. Elle m’avise et m’adresse un sourire amusé, un vrai sourire d’adulte, non dépourvu de fierté.
J’ignore que faire de ce sourire, alors je m’enfuis d’Ylisse, Sigur Ros dans les oreilles. Je me dis qu’après neuf années de ce boulot, je n’ai plus peur le soir. Je compte juste les particules de moi que j’ai laissées. Je bosse à m’en user mais lorsque je ne suis pas trop fatigué, je me dis que ces fragments de mon être font de la lumière. Et que ça éclairera peut-être la route que deux trois chiards se seront choisie.