
(Oui, c’est le T-shirt que je porte.)
Journée en pente raide. Pente descendante.
Matinée réunion pour le spectacle de fin d’année des 6èmes Glee. La veille, avec Monsieur Vivi et N., on a passé trois heures à bosser comme de petits fous pour préparer une sorte de canva des chansons et des transitions. Plaisir de voir que ces heures de boulot n’ont pas été vaines et font vraiment avancer ce projet un peu mammouth, habituellement si compliqué à gérer.
J’enchaîne avec une heure de cours de 3ème A(pocalypse). À eux d’entendre la légende d’Oedipe. Et avec eux aussi, ça fonctionne. Le pouvoir des mythes est absolu. Et pendant que, soutenue par les ailes du sphinx et la folie des Labdacides, ma voix débile prend son essor, ces mômes habituellement engloutis sous leurs affects et leurs attitudes se détendent. Tous ensemble, ils suivent le chemin du roi condamné, tremblent devant ses épreuves, frissonnent de dégoût – mais pas trop – aux noces incestueuses, et déjà, déjà, tremblent pour Antigone. Parfois j’aimerais que mon boulot ne consiste qu’en ça. Qu’il soit beau, et simple, et essentiel.
Parfois j’aimerais être conteur. Les mots et la harpe. Et ce serait suffisant
Mais je suis prof à Ylisse, et il n’y a pas le temps pour des rêveries puissantes.
Le temps, il se fait dévorer par des réunions. Comment remettre les bulletins aux parents ? Et quel jour ? Et combien de temps ? Par la poste ou en mains propres ? Choix triviaux, idiots, essentiels, qui bouffent de l’énergie. Energie encore plus entamée par les 6ème Glee et leur incapacité chronique à se concentrer. Ils sont en 6ème, ils sont petits. Pourtant injustement, égoïstement, j’aimerais que leur investissement dans leur projet musical soit égal à celui de Monsieur Vivi. Ce n’est pas envisageable. Alors il faut suppléer, trouver des dérivatifs, en tant que prof principal. Supporter les grognements, quand j’explique qu’il faut être plus autonome.
Grognements qui deviennent des hurlements quand je retrouve les 3èmes A(pocalypse) pour de l’accompagnement personnalisé. Le sort est rompu, ils sont redevenus la bande d’ados foutraques et vaguement hargneux des débuts. L’étude d’un portrait de Frida Kahlo ne peut se passer qu’après un éclat de colère froide (Éclat de colère froide, sort de niveau 7, qui consiste à passer ce qui semble une engueulade tonitruante alors qu’on ne dépasse pas les trente décibels et demi.). Toute l’heure se passe dans une tension désagréable, qui dissipe à peine le cours de latin. Parce que j’ai en tête la réunion qui va suivre.
“Ah ouais, réunion pour préparer l’année prochaine… Chaud !” m’a dit mon élève A. en partant. On ne saurait mieux dire. Pendant une heure et demie, nous sommes assommés de chiffres, de formules incantatoires et de slogans gerbants (on ne dit pas “Ylisse deux mille vingt” pour le projet d’Éducation de la ville, mais “Ylisse vingt vingt”, sinon on passe pour un débile, m’voyez). Tout cela pour cacher une réalité qui me met dans une colère noire. À Ylisse, les services publics désertent. De moins en moins de professionnels de la santé, de services postaux, de pompiers. La solution ? “On va mettre tout le paquet sur l’éducation.” annonce Cheffe.
Ben oui. Quelle bonne idée.
Plutôt que d’essayer de dialoguer avec les habitants, d’essayer de remettre du service public, foutons tout l’espoir de sauver Ylisse sur le dos de l’Éducation. De profs qui vacillent déjà sous les projets et les impératifs, qui sont enseignants, assistants sociaux, parents de substitution, médiateurs culturels et j’en passe des dizaine. Et le pire, c’est qu’on ose nous présenter ça comme un privilège. Quelle fierté, hein, d’être le dernier espoir de jeunes en perdition !
Point culminant de la soirée : on nous remet un tableau incompréhensible dans lequel on nous demande de répondre en deux lignes à des questions telles que “Comment faire réussir les élèves ?” “Comment les évaluer positivement ?” Cinq pages de ce pensum.
Je ressors, des taches blanches devant les yeux. Je ne peux pas encore partir. Un papa d’élève délégué, que j’ai énormément de mal à supporter rapport qu’il m’a un tout petit peu traité de menteur devant le conseil d’administration l’année dernière vient me trouver, la gorge serré. Il voudrait changer sa fille de collège, la mettre dans le privé. “On parle pédagogie et évaluation en réunion, et ma fille me parle d’élèves qui crient et mangent en classe.”
Rien à ajouter.
Avec T., nous nous trainons dans le RER. Et comme à la fin de ce genre de journées infâme, nous prenons loin de l’autre. Nous évoquons de belles choses, des choses drôles, des choses pleines de sens. Ezia Polaris, Denis Villeneuve, des blagues lourdes, Alain Damasio, Doctor Who. Conjurer du beau et du bon, pour éclairer le noir.