
Aujourd’hui, ce ne sera pas un petit bout d’histoire. Aujourd’hui, ce sera la journée complète d’un prof de REP +. Pour que tu vois ce que ça donne, que tu t’y destines ou pas.
Mon réveil a sonné beaucoup trop tôt, à 6h10, parce que je le règle beaucoup trop tôt. Et aussi parce que hier soir, j’avais passé trop de temps à essayer de vaincre un boss de jeu vidéo qui a tendance à me soulever par la mâchoire avec sa faux, d’une manière à mon avis pas du tout agréée par le syndicat des moissonneurs.
Je me suis levé, je me suis fais foncer dedans par mon lapin. Je me suis douché, je me suis fais grogner dessus par mon lapin. Je suis sorti, et mon lapin m’a suivi sur le palier parce que, vu mon état, je n’avais pas refermé la porte derrière moi.
Sinon la journée commençait bien.
J’ai pris le métro, j’ai pris les escalators, j’ai pris le RER. Je me suis dit que j’allais lire la Recherche du temps perdu, parce que ça impressionne les gens, quelqu’un qui lit Marcel Proust. Je me suis rappelé que je le lisais sur liseuse, alors à la place, j’ai relu Harry Potter.
Je suis arrivé au collège. Il y avait réunion, mais j’étais pas concerné. Mais d’un autre côté, il fallait rendre le sujet du brevet blanc de français à la direction aujourd’hui. On n’avait pas commencé à le rédiger. Il était 8h00, j’avais pas cours avant 14h, je me suis dis qu’on était large, je suis allé prendre un café. J’ai dit bonjour à A., j’ai dit bonjour à W., j’ai pas dit bonjour à N. (mais on aime bien être méchant avec N.), j’ai dit bonjour à V. J’ai dit bonjour à T. Il était 8h30, je me suis dit qu’on était large.
On s’est installé avec T. pour préparer le brevet. La fille de C. était malade, elle pouvait pas venir, B. était en formation, elle pouvait pas venir. Je me suis dit qu’à deux, on était large. On a passé presque une heure à trouver un texte correct, une heure à rédiger les questions, une heure à préparer la rédaction et à tout relire. Du coup il était 11h30, on était moyennement large. On a envoyé le mail à C. et B. pour les relire. C. venait de nous envoyer un mail. Elle avait bossé elle aussi. Elle avait rédigé un brevet blanc.
Du coup on avait plus un, mais deux sujets à choisir. Je me suis dit qu’on était littéralement trop forts, dans l’équipe de français.
T. est parti, il avait cours, lui. Je me suis dit que j’allais me changer les idées. Je suis allé parler avec C. Elle m’a expliqué que P., notre collègue d’espagnol, ne reviendrait plus. P. est vacataire. On l’a catapulté dans notre bahut, à Ylisse, un bahut où on n’envoie pas de profs stagiaires, parce qu’il est réputé trop difficile. Par contre, on y plonge des vacataires qui n’ont même pas eu le droit à un embryon de formation. On les met devant les classes “parce que ce sont les consignes : on doit mettre des profs devant les élèves”, nous explique la direction.
P. a fait tout ce qu’il a pu : il a jonglé avec ses études et ses cours, a assisté aux heures d’autres profs pour voir comment ils enseignaient, a préparé ses leçons avec C.
Ça n’a pas suffit.
On l’a convoqué sans expliquer pourquoi aux Ressources Humaines de l’Académie, et on lui a annoncé qu’il ne faisait pas l’affaire. Qu’il était déplacé. Que tout ce qu’il était en train d’apprendre ne servait à rien. Quand t’es vacataire, tu dois convenir ou partir, c’est comme ça.
J’ai un peu eu l’impression que le boss de jeu vidéo venait de m’empaler par la mâchoire.
Il était midi, je suis allé manger un sandwich avec T. On a parlé de musique, on a parlé un peu de travail, on a parlé de livres, on a parlé d’ailleurs. C’était chouette. Et bref.
En revenant, dans les couloirs, il y avait H. H. est conseillère pédagogique de musique et venait assister à une répétition chant de la 6ème Glee, la classe dont je suis prof principal. Sauf qu’on avait oublié de la prévenir qu’on avait déplacé la répétition à la semaine prochaine et qu’elle s’était tapé trente minutes de voiture jusqu’à la riante Ylisse pour rien. Du coup, M. Vivi a discuté avec elle quelques minutes puis a dû partir pour préparer ses cours. Alors j’ai parlé avec H., même si je suis nul en musique, nul en organisation et nul en projets. Mais bon, parler avec les gens, j’aime bien.
J’ai entamé ma première heure de cours avec les 6èmes. Sauf qu’il y avait intervention méditation. Alors j’ai médité avec eux. Mais j’ai pas fais cours.
Après j’avais encore une heure de trou, parce que les profs ne travaillent jamais. Mais L. est arrivée furax. Parce que l’heure d’avant, un élève l’avait enfermée dans sa salle. Du coup, elle est allée voir la principale, et je suis allé prendre sa classe.
Détail. L. est prof de maths. Ma kryptonite pédagogique.
Et sa classe, ce sont les 3èmes Daleks. Ma kryptonite adolescente.
Alors pendant une heure, j’ai essayé de les aider à résoudre leurs problèmes à base de tangente, de fonctions affines et autres barbarismes.
Heureusement, ma copine T. est arrivée.
T. est toujours pas prof de maths, mais d’anglais. Avec T., on aime rien tant que raconter des blagues de cul.
On est des adultes responsables. On sait se tenir.
On a raconté des blagues de cul à voix basse.
Jusqu’au moment où on a remarqué un truc que C. cachait dans sa main. Un rectangle marron enveloppé dans du plastique. C. est devenue toute blanche.
Il nous a fallu dix minutes pour nous rendre compte que :
1. C’était pas du shit, mais un carambar DÉGUISÉ en shit (cherche pas).
2. Qu’ont pouvait s’en servir pour faire peur à C. On l’a menacé de le lui piquer, d’appeler les flics, de cacher son trésor dans une partie incongrue de notre anatomie.
Quand L. est finalement revenue pour finir son cours, elle a trouvé une classe médusée et trois profs (parce qu’une autre collègue d’anglais s’était pointée) morts de rire. La honte totale.
Il était 16h, j’ai commencé mes vrais cours. Latin. Deux heures avec les 3èmes. On a étudié la dynastique des julio-claudiens, on a expliqué l’ablatif absolu et la colonne trajane. Ils ont kiffé (surtout la colonne trajane, l’ablatif absolu un peu moins). On a appris les mots scélérat, panégyrique et turpitude. On a mis en place un jeu qui consiste à les placer au moins une fois pendant leurs prochains cours. Non, j’ai même pas honte.
“Monsieur, vous voyez, si on était comme ça, genre douze par cours, mais oh la laaaaa, on apprendrait tellement de trucs !” m’a dit A. en partant. Je me suis demandé ce qu’elle aurait pensé des études qui expliquent de façon lénifiante que non, les effectifs n’ont rien à voir avec les résultats et que si les élèves ne réussissent pas dans des classes à vingt-sept, c’est juste parce qu’on est nuls, comme profs.
Il était 18h, et je suis entré en Conseil d’Administration sur le budget. J’ai essayé de suivre pendant quinze minutes, et après mon esprit s’est mis à gambader tout nu dans les champs. On a beaucoup parlé, polémiqué sur des protocoles et causé moyens supplémentaires et grève probable.
Il était 21h10. J’ai pris le RER, j’ai pris les escalators, j’ai pris le métro. Mon lapin pionçait parce que 22h, ça fait un peu tard quand même.
Je me suis dit que ce soir, j’affronterais peut-être pas une faucheuse foldinguo.
Un collège fou fou fou, ça suffisait.