
Il me reste un joker auto-attribué. Un des trois jours où je me fais porter pâle. L’envie a rarement été aussi forte qu’aujourd’hui. Pas envie. Pas envie de retrouver les Daleks et leur mauvaise volonté, l’agressivité sauvage de E., une énième réunion d’après les cours, pas envie d’étouffer dans les salles vitrées bombardées de soleil, pas envie.
Dans ces moments, je pense à Clara, je me dis que c’est un jeu, un jeu sérieux, jouer à ne pas céder, à garder ce joker pour un autre jour, jouer à se prouver qu’on est fort.
J’arrive à temps pour un cours avec les 3èmes A(pocalypse). Je suis totalement en décalage. Transparent. Je n’ai rien à faire là. Je réagis avec un temps de retard sur absolument tout, et les rares fois où je tente de mener le cours, ma voix s’élève dans des aigus insupportables à entendre même à travers le filtre de mon crâne. Je n’ose imaginer ce que ressentent les mômes. Alors je décide de fermer ma gueule, de m’occuper l’un après l’autre, des mômes qui sont les plus largués et laisse T. gérer les choses. Bien m’en prend. Avec sa magie habituelle, il parvient à fournir des vagues immenses de confiance à des mômes qui en manquent cruellement. Petite satisfaction de ma part : on rigole avec K. qui abandonne deux secondes son masque d’idiote pour réfléchir à des questions de vocabulaire avec moi, et je parviens à convaincre A. de lire devant le reste de la classe un bout d’une tirade de Créon. Tirade que toute la classe a déjà lue à l’exception de M.
M. totalement en perdition depuis de nombreux mois qui, au mieux, passe l’heure à dormir sur sa table, au pire ne vient plus du tout. Toute la classe se tourne vers lui.
“Allez M., vas-y, wesh, tu dois même pas l’apprendre, toi, juste la lire !
– On est tous passé ! Même F. ! (c’est vrai ça, T. a même réussi à faire passer F., autant dire qu’il aurait des chances de faire chanter la Macarena à un bloc de granit.
– On te demande pas grand-chose !”
Je remarque avec étonnement qu’il n’y a, pour une fois, aucune moquerie dans les appels des chiards. Presque de l’incompréhension. Tout le monde a fait l’effort cette fois, même les plus tangents, mêmes les plus timides. Si M. ne le fait pas, ce n’est pas un dégonflé, c’est bien plus grave : c’est un exclu. Les gamins le sentent et poussent dans la même direction que leurs profs.
M. ne passera pas. Les gamins se détournent avec un regard presque triste.
L’heure de midi est écourtée par une répétition du spectacle des 6èmes Glee dans l’école primaire d’en face. Ils rejoueront en effet leur spectacle avec les CM1 de l’école primaire d’Ylisse. Nous sommes à quatre à gérer près de soixante-dix puces en ébullition. Entre les 6èmes qui tentent de jouer les petits soldats, les primaires ravis d’être là et terriblement stressés, l’heure et demie est d’une intensité rare. Là, c’est Monsieur Vivi qui fait de la magie, réussissant à improviser une mise en scène convaincante avec l’aide de L. et V. qui me souffle à l’oreille, émerveillée : “Ça marche !”
Bonheur devant ce qu’elle est capable de réaliser. C’est l’un de nos carburants les plus précieux.
Je me suis programmé pour que le cours avec les Daleks soit infâme. Bien entendu, ils choisissent ces deux heures pour être tout à fait corrects. J’en profite pour leur raconter, en fin de deuxième heure, la vie de Rimbaud, sans omettre les détails “oh, ça va, vous êtes des adolescents, désormais.” Les trois quarts ont la mâchoire sur le bureau.
On termine par quelques tentatives de définition de la poésie. Les chiards se montrent particulièrement sensible à l’idée du mystère “c’est une bête d’énigme, en fait la poésie ! Mais si c’est pour parler des sentiments, c’est normal.”
Fin de cours étrange. B. s’approche de moi. Je m’attends à ce qu’il me sorte une blague limite, c’est devenu notre rituel. Au lieu de cela, il me désigne J. J. et son écriture foutraque, J. et sa solide culture, J. et son statut de paria dans la classe.
“Monsieur, J. il pleure à l’intérieur pour éteindre les flammes.”
Je cligne des yeux ; je suis fatigué, je ne comprends pas, et moins encore pour que ça vient de B.
“C’est… de la poésie B. ?
– À vous de deviner, Monsieur.”
Il me grimace son habituel sourire et sort, suivi de J. qui se retourne, me salue et semble attendre quelque chose. J’ouvre à demi la bouche, je trébuche sur des syllabes. J. secoue un peu la tête se détourne et s’en va.
Fait chier.