Jeudi 22 juin

Quand tu es prof dans un collège raisonnable, tu passes en général les journées les plus chaudes de l’année à des activités nécessitant le moins de mouvements possibles. Genre la lecture d’un texte (quoi que, tu peux finir par transpirer des yeux), ou la confection de fiches de révision en glaçons.

Quand tu es prof à Ylisse, tu encadres les 6èmes ET 5èmes Glee qui vont passer 6 heures enfermés dans une salle polyvalente à faire trois représentations complètes de leur spectacle.

Autant dire qu’à 8h32 (les mômes sont entrés à 8h30), la salle ressemble déjà à un mix du Sahel et d’une ingénieuse salle de torture conçue par un méchant de James Bond. Je suis prêt à avouer à peu près n’importe quoi. Et les quarante et quelques chiards (beaucoup d’entre eux sont partis en voyage scolaire) se trouvent dans un état d’excitation non dissimulé. 
Il apparaît clairement que nous avons sous-estimé l’ampleur de la tâche. Trop d’élèves absents, trop peu de temps de préparation et surtout, surtout, trop chaud. Nous allons jusqu’à kidnapper deux des nouveaux ventilateurs haute technologie que la direction a acquis pour ses bureaux (j’entends presque le cri d’agonie de Cheffe) pour tenter de rafraîchir la salle. 

Pendant ce temps, les sixièmes tentent de se préparer et ça n’est pas triste.

“Monsieur, je ne trouve plus mon T-shirt. 
– C’est bizarre, ça, à quoi ressemble-t-il ?
– Il est blanc avec un coeur sur la poche poitrine.
– D’accord je… M-L, pourquoi au nom de Cthulhu avez-vous le T-shirt de S. ?
– Ben je trouvais pas le mien.
– Et donc, vous vous êtes dit que prendre le T-shirt de votre camarade sans le lui dire serait une bonne idée.
– Ben oui…Comme ça j’en aurais un et je me ferais pas gronder…”

Décidant que l’heure n’est pas à l’explication du concept de vol à une presque cinquième ou à une rupture d’anévrisme je me tourne vers A. A. dont l’égocentrisme mis en orbite attirerait tranquillement à lui la galaxie d’Andromède. A. qui, lorsqu’il est à la batterie, joue TRÈS fort jusqu’à ce que l’on n’entende plus que lui et qui, pour le spectacle, arbore un immense chapeau rouge.

“Vous avez vu monsieur, j’ai le plus beau chapeau, hein !”

À nouveau, je me retiens de le secouer frénétiquement par les épaules en lui hurlant que dans deux semaines, nous sommes en vacances et qu’il peut, à ce stade, se coiffer d’un gyrophare et porter un T-shirt doré arborant un MOI clignotant au laser, je m’en tamponne l’oreille avec une babouche. 

Les différentes représentations se dérouleront dans une atmosphère surchauffée, avec un public souvent intéressé – les autres 6èmes et 5èmes du collège – et parfois carrément hostile.

“Faites ce que vous savez parce que vous aimez ça.” ai-je glissé aux apprentis musiciens avant le début de ce marathon. Et ils le font, du mieux possible. Avec leurs imperfections, leurs défauts très laids, leur ambition, leur volonté et leur joie. 

Tout est excessif dans cette journée. Tout est beaucoup trop Ylissien. Peut-être que je devrais me mettre davantage à distance. Juste faire mes cours plutôt que de faire se chevaucher des heures de cours – pendant lesquelles je serai, aujourd’hui, singulièrement amorphe – et de délirants projets.

Mais à la fin de la journée, les troisièmes partent en discutant posément, calmement du cours. Les 6ème et 5ème Glee parlent gentiment entre eux, testent de nouveaux instruments. S’expriment sans violence. “Pourquoi elle est fâchée ?” demande M. au sujet de D., et je sais combien cela lui coûte de ne pas le formuler en un “Elle a quoi elle ?” aboyé. Je le félicite en le tenant par l’épaule, chose que je ne fais jamais.

Et l’année prochaine, M. ne sera plus en classe Glee. Trop peu motivé par le projet.

Il est aussi temps que cette année s’arrête pour prendre du recul. Ne pas devenir une caricature de soi. 

Vivement la fin.

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