Vendredi 23 juin

Dernière “vraie” journée de cours. À partir de la semaine prochaine, le boulot changera. Se délitera en mille petites tâches qui nous porteront jusqu’à début juillet. Ateliers révisions du brevet, surveillances, corrections, réunions. Impression de finir sans jamais terminer.

Finir avec les 6èmes Glee. Les rangs, déjà, se clairsèment. Nous allons rendre les manuels, parlons du conseil de classe. Et travaillons sur les temps du récit. “C’est exactement comme les plans que vous voyez en musique. Et je veux que vous y pensiez pendant les vacances.”
L’idée que je vais retrouver cette classe presque telle quelle dans deux mois et quelques, que je pourrai presque dire “Reprenons là où nous nous étions arrêté.” me file le sourire. 
Et puis avec eux, ce n’est pas vraiment un au revoir. On les recevra la semaine prochaine avec Monsieur Vivi pour leur parler de nos projets de 2017-2018. Pour leur raconter l’histoire qu’on leur prépare, et dont je ne parlerai pas ici, parce qu’ils en auront la primeur. Ce n’est pas fini, pas vraiment.

Finir avec les 3èmes Dalek, deux heures. La première, quizz en demi-groupe sur les connaissances de l’année, avec J., N. et A., trois nanas qui se prennent au jeu et transforment le paisible exercice de révision en quizz à diffuser à heure de grande écoute, face à des garçons totalement éberlués par la gagne et les performance de leurs concurrentes. La porte s’ouvre sur B., le visage défait, qui a en charge l’autre moitié du groupe. “Je vais me peeeeendre !” Elle a hérité d’un cheptel nettement moins dynamique à qui elle doit arracher toutes les réponses. La semaine dernière, la situation était inversée. 3ème Dalek, classe double jusqu’au bout. 
Même dans cette ultime heure, qui consiste à réviser les pièges de la dictée. Ils jouent tous à la classe “normale”. Les élèves qui ne sont jamais vraiment rentrés dans le travail dessinent ou chuchotent paisiblement, tandis que les autres s’appliquent et feignent l’intérêt – parfois semblent même en éprouver vraiment – levant la main pour demander un éclaircissement sur un point de grammaire. E. travaille dans une concentration religieuse. En fait, il recopie les réponses de D. Je m’interroge. À quoi bon ? Si j’étais égocentrique – je le suis – je me dirais que c’est pour me déstabiliser jusqu’au bout. 
Fin de cours, J. vient me voir. “Monsieur, j’ai jamais rencontré un prof comme vous.” Se détourne. Larmoie, quitte la salle. 

Que faire de ça ? Quand on adore cette môme et qu’on connaît aussi son envie de séduire les adultes comme les ados. Quand on a passé d’extraordinaires moments avec elle en latin, elle le procureur sans pitié de Ciceron, et qu’on n’a pas réussi à la sortir de sa torpeur hargneuse en français ? Ne pas s’autoriser à trop ressentir, mais lui sourire. Lui dire qu’elle va en découvrir plein, des profs uniques. Que ce sera beau. Et qu’elle doit prendre soin d’elle. Parce qu’elle aussi vaut le coup, elle aussi est unique.

Finir avec les 5ème A de T. Quizz de français et histoire-géo avec V. leur prof d’Histoire, justement. À la fin du cours, D. se plaque contre V. pour obtenir les carambars réservés au vainqueur du défi. Parodie d’intimidation des quartiers. Je hurle sur le chiard. Et quitte cette classe-la en écumant.

Finir, enfin, avec les 3ème A(pocalypse). À qui T. donne un vrai cours de seconde générale, à des mômes qui ont lutté très fort administrativement pour obtenir le précieux sésame et à quelques-uns qui en ont vraiment la puissance intellectuelle. Je le dis sans condescendance. La majorité sera perdu l’année prochaine. Et avec la loyauté qui le caractérise, T. leur montre à quoi s’attendre, tandis que je maintiens le calme dans la salle. 

Essayer d’en finir avec l’organisation de l’année de français de la rentrée prochaine. Autant dire que c’est mal barré. Cheffe est tombée par hasard sur une référence à Ezia Polaris sur facebook. J’explique le projet un peu verdâtre, elle s’enthousiasme. Cheffe adore faire. 

Quitter le bahut, pour une fois à une heure raisonnable, pour une fois seul. Pas de T. ni de Monsieur Vivi. Je médite sur ma relation à ces deux-là. Peut-être le miracle de notre amitié réside-t-elle simplement dans notre aptitude à marcher ensemble.
L’autre jour, Monsieur Vivi portait des tongs lors d’une balade à Paris. Il évoluait de façon un peu chaloupée, comme sur un nuage. La démarche en vrac, mais toujours gracieuse, infatigable.
T. porte en ce moment des godasses super élégantes. Il avance vite. Toujours rapide, toujours une longueur d’avance, deux, dix. Et puis un obstacle, très précis. Qui l’arrêtera net. Mais il aura eu l’humanité, la bonté et l’intelligence de s’entourer de ceux qui lui permettront de l’abattre.
Et moi. Chaussures usées par l’année. Elles ont toujours l’air usées mes chaussures, même quand j’en prends soin. Je marche toujours laborieusement, comme dans la boue. Aucun pas n’est évident. Mais même si c’est difficile, ce n’est jamais impossible, de marcher dans la boue. Avancer, toujours, péniblement, mais avancer sans cesse.

La force que je tire de ces deux démarches. Et de ces autres adultes, énormes, tous, à leur façon. Lady T. et sa gentillesse qui sauvera le monde, Y. qui ne renonce jamais, M. dont la fatigue n’a jamais raison, C. et sa puissante fragilité, S. et sa flamme. Et tant d’autres. Tant de visages, d’adultes, d’enfants qui, sur le parking hideux de l’ancien supermarché, sous le ciel sublime et poussiéreux, se confondent en ce grand calme du début du monde.

L’année se termine. Et cette saison de Prof en Scène également. C’est le bon moment. Pour laisser ce journal s’endormir, d’un sommeil agité. Il se relèvera plusieurs fois, jusqu’à la fin du mois d’août, quand la fonction de prof m’inspirera les mots.

Et plus j’avance dans ce métier, plus j’ai la certitude que cette inspiration-là ne se tarira pas.

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