Vendredi 16 juin

Cours avec la troisième A(pocalypse). Dernière heure du vendredi après-midi, et ils arrivent d’une heure de permanence. Autant dire la recette pour un désastre, d’autant que T. étant en formation, je suis seul face à cette classe de mômes pour la plupart paumés. 

Sauf qu’il y a la dernière scène d’Antigone. Comme ils ont du mal à comprendre, ils passent énormément de temps à lire la tirade du messager, qui raconte la mort des deux amoureux, devant le père, au fond du tombeau. Et pour une fois, à l’unisson, les mots leurs passent aux tempes. Grâce à E. : “En fait monsieur, cette scène c’est mieux de la raconter que de la montrer, parce que chacun a sa vision du plus triste.”

Et chaque troisième A(pocalypse) voit le plus triste. Son plus triste. Ce pourrait être glauque, ça ne l’est pas. Parce que les mots remplissent leurs fonctions premières : ils évoquent et protègent. Ils comprennent, tous, la fin tragique, la fin pour rien, parce qu’ils l’ont tous vécu à leur manière, le tragique, le pour rien. Pendant quelques minutes, j’ai une vraie classe de fin de troisième. Un groupe dans lequel chacun sait que la partie est jouée, que les enjeux de pouvoir n’ont plus de sens. Et que, comme on est en français, on peut passer les dernières heures à se lover dans le pouvoir des mots. 

Jeudi 15 juin

Je corrige des exposés en salle des professeurs. En dépliant l’un d’entre eux, je suis enveloppé d’un nuage argenté.

Faut croire que lorsque l’on traite de la fée Viviane, les paillettes sont de rigueur. Me voilà transformé en Princesse Petit Poney, la crinière en moins.

Une crise de masochisme me pousse à ne pas me passer le visage au lavabo avant de partir chercher mes élèves, c’est donc la gueule totalement illuminée que je descends les escaliers pour aller chercher mes 6èmes. Sur le chemin, je croise S. et R. qui m’observent médusés, avant d’éclater d’un rire gras.

“Paillettes paillettes ! Braaaaaah !”

Je me retrouve à l’emplacement où m’attendent les 6èmes Glee qui s’attroupent autour de leur professeur principal, des étoiles dans les yeux.

“Monsieur vous avez des paillettes dans la barbe ! C’est TROP beau et original !”

La différence qu’on a pu faire dans une classe se mesure à leur enthousiasme face aux paillettes.

Mercredi 14 juin

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Depuis ce matin, je suis, un peu médusé, un échange d’amabilités entre des lecteurs de mon fil twitter, dans lequel j’évoquais en 140 caractères ma journée fleuve d’hier. Lecteur 1 furax qu’un prof se plaigne, car il existe des métiers bien plus difficiles, lecteurs suivants signalant plus ou moins aimablement que ses propos traduisent une méconnaissance certaine de la profession d’enseignant.

Ce débat n’aura ni fin ni conclusion constructive car :

1. Il a lieu sur twitter. (je pourrais limite m’arrêter là)

2. Personne n’arrivera jamais à expliquer correctement le concept de travail invisible. La preuve je l’évoque souvent et tout le monde il fait rien qu’à pas m’écouter.

C’est l’une de mes antiennes : on peut être un excellent prof en accomplissant ses dix-huit heures de cours réglementaires et en en faisant un minimum chez soi, comme on peut violemment se galérer en bossant trois fois plus. Et l’inverse est vrai.

Le fait est que le travail du prof est extensible à l’infini. Que derrière les cours, se dissimulent les sempiternelles corrections de copie, les réunions, les rencontres avec les parents, la conception de cours qui peut prendre les apparences de gouffre de la vie sociale. Un prof peut choisir de devenir tuteur d’un élève, de concevoir un projet de voyage scolaire de sécher toutes les réunions.

Mes semaines de boulot tournent entre 22 et 50 heures. 

Et forcément, une telle plasticité est suspecte. Parce qu’en cela, notre boulot est unique.

Ce n’est pas sa seule spécificité. Nous sommes un corps de métier dont les résultats sont en grande partie un pari. Certes nous faisons progresser des élèves sur l’année. Mais les vrais bénéfices de notre formation n’apparaîtront que l’année, la décennie suivante. On ne cultive pas la logique, l’esprit critique et l’ouverture en dix mois. 

En résumé, nous travaillons de façon invisibles pour des résultats incertains.

Ce qui fait du corps enseignant une cible facile, évidente pour la critique. Et qui rend la défense hasardeuse. 
Du coup, je lutte de la façon la plus égocentrique qui soit : je décide que c’est moi qui ai raison. Que, comme toujours, je tape inlassablement contre un mur de diamant en me disant qu’à force de mes impacts, de tous ceux donnés par des profs avant moi, il finira un jour par céder.

Mardi 13 juin

Deuxième cours en commun avec les 6èmes de S., avec qui nous travaillons sur “La mauvaise réputation”. Tentative de leur faire habiter leur corps de pré-ado, corps encombrants, corps en chewing-gum, par quelques exercices corporels et vocaux. 
Je ne suis pas prof de musique, ces exercices ont des lacunes. Les mômes s’y prêtent, mais laborieusement.

Et c’est là qu’entre F., qui avait un truc à ranger en salle de musique.
F. est une prof des écoles chargée d’environ trois milliards de missions dans le collège, dont la première consiste à créer une passerelle entre le CM2 et la 6ème, afin de permettre aux minipousses de comprendre ce que l’on attend d’eux dans ce grand collège qui fait peur. F. a cette capacité acquise au fur et à mesure des années à comprendre exactement ce dont les mômes ont besoin. Elle observe notre activité, à S. et moi. Et prend huit minutes pour donner quelques conseils. Elle remet d’aplomb ce cours un peu branlant en précisant les consignes, sans un mot ni un geste de trop.
Les gamins sortiront du cours en chantant infiniment mieux que lorsqu’ils sont rentrés et, surtout, ravis. “C’est le privilège des profs… comment vous dites ? Expérimentés !” rigole F. quand je lui dis mon admiration. F. a, comme tous les enseignants, sa manière de travailler, que l’on peut partager ou pas, ce n’est pas ce qui importe. Elle est avant tout douée de cette capacité de comprendre si ce que tu fais avec les élèves tient debout. Et ça, c’est magique. Je repense à cette conversation que j’ai eu avec des collègues la veille. 
“Si tu veux enseigner en REP, tu dois être motivé, innovant, énergique, tout ce que tu veux. Mais surtout, tu dois montrer tes cours à F. , qu’elle te dise ce qu’elle en pense. Si elle te dis bingo, ça le fera.” 

Deuxième heure de cours. Je remplace T., souffrant, au pied levé, dans la classe de 5ème dont il est prof principal, et que je fréquente une heure toutes les deux semaines. 

Dire que cette classe est problématique serait un doux euphémisme. Je n’ai jamais vu de mômes aussi peu solidaires. Et aussi médiocres dans la méchanceté. Je commence l’heure en subtilisant un carnet de correspondance à F. qui a aimablement traité son voisin de “tête de steak.”

“Monsieur, vous allez mettre quoi dans le mot ?
– J’hésite. “Irrespect flagrant” ou “Nullité abyssale dans les injures.”
– Hein ?
– Rien. Au travail sinon je vous fais manger tout cru par le dragon qui est au tableau.”

Cette heure de cours est exceptionnelle et a le potentiel de tourner au bazar : je ne suis pas leur prof de français, ils s’attendaient à une heure de permanence… du coup j’opte pour la technique dite “du quatrième docteur” : je passe les cinquante-cinq minutes à jouer les excentriques, à les fixer intensément avec un sourire très légèrement désaxé, tout en leur filant une activité solide. Travail de rédaction, nécessitant des recherches dans leur cahier, une auto-évaluation… Les mômes bossent sous la houlette de “l’ami de Monsieur P.”, comme je l’entends en passant dans les rangs. Ils sortent presque apaisés, avec des sourires. Je dois avoir la muse de la pédagogie sur le dos aujourd’hui (ce qui expliquerait ce début de lumbago).

Impression aussitôt infirmée avec les troisièmes A(pocalypse) qui, pendant deux heures, participe à un atelier juridique. Une juriste du Tribunal du coin leur propose un jeu de rôle en groupes dans lequel ils reconstitueront une audience.

Enfer.

Et.

Damnation.

J’ai déjà expliqué à quel point les élèves de la troisième A(pocalypse) étaient pour la plupart en énorme difficulté d’apprentissage. Leur demander de comprendre le rôle d’un avocat ou d’un procureur – au-delà des mecs en robes qui hurlent “Objection votre Honneur !” dans les téléfilms de TMC – de saisir les enjeux d’une affaire et plus encore d’ARGUMENTER relève de la haute voltige.

Ééééévidemment ça ne loupe pas. Au bout d’un quart d’heure, E. veut sortir de la classe en pleurant à chaudes larmes “parce que je veux être l’avocate et pas le prévenu parce que tatie elle est avocaaaaaaaate !” (je rappelle que E. sera en SECONDE dans quatre mois), F. saute dans tous les sens en hurlant d’une voix de crécelle “Je suis Eric Zemmour, je suis Eric Zemmoooour !” (ils rejouent l’affaire Youssoupha / Zemmour), K. couvre le bruit ambiant de son timbre qui devrait être interdit par la convention de Genève “ON JOUE DES AVOCATS, ON DOIT ÊTRE RESPECTUEUX GROS BOLOSS, JE VAIS TE FOUTRE EN PRISON”, pendant que, dans un coin, I. et M. les deux élèves hyper studieuses placées dans la classe pour apporter leur “expertise” (je n’invente rien), terminent tranquillement de traiter leur affaire d’une façon bien plus subtile et nuancée que beaucoup de professionnels. 
Je tente de m’accrocher à mes derniers points de santé mentale. 

Une qui ne déconne pas à balle, c’est G. G., cette élève qui me fait la gueule depuis trois mois. La seule modalité de communication que j’ai pu développer avec elle qui ne tourne pas au conflit ouvert est d’être un miroir : je lui fais aussi la gueule. Je lui offre les mêmes explications qu’aux autres, je ne l’ignore pas, mais j’ai cessé d’aller vers elle ou de lui parler spontanément. Et contrairement à mon habitude, je ne souris pas quand elle me croise accidentellement du regard.
G. se galère sur un article relatif à la liberté d’expression. Pour le coup, c’est elle qui joue Youssoupha). De la voix la plus neutre possible, j’explique l’article en question à la tablée à laquelle elle participe, puis me détourne.

“Monsieur, du coup ça peut être utilisé pour ou contre moi, non ?”

Je me fige. G. vient de me poser une question. Avec une lenteur calculée, je reviens vers elle, penche la tête vers sa feuille de préparation et lui explique avec le plus de concision possible la façon dont elle peut employer son argument.

“Ah ouais, c’est trop bien joué ! Et il y a d’autres groupes qui ont insulté des journalistes, déjà ?”

G. me parle en souriant. Je résiste à ma pulsion d’éclater en sanglots de joie sur fond du générique de Mon Petit Poney et continue à lui expliquer. Froid. Précis. 

“Merci monsieur. Je crois que j’ai tout, là.”

Dans deux semaines, je ne verrai plus G. Je n’aurais pas résolu l’énigme. Mais il y aura un peu de paix. C’est déjà beaucoup.

Il est 12h40 et j’ai l’impression d’avoir vécu une journée entière. Or, ça, c’était le prélude. Ce soir, les 6ème Glee ont une rencontre interchorale dans une immense salle du coin. F., M. Monsieur Vivi et moi les encadrons. Quelques minutes pour un sandwich et nous retrouvons vingt-six mômes, sourire jusqu’aux oreilles. 

“Regarde, on dirait des petits chats.” rigole Monsieur Vivi.

Les 6èmes Glee ne sont jamais aussi touchants que lorsqu’ils partent en concert. Evidemment. Là, ils sortent le grand jeu. Ils marchent en rang parfait, chuchotent bonjour à la conductrice de bus, proposent spontanément leur aide… 
Ils jouent à la classe, en plein dans leur privilège : sortir avec leurs profs de coeur pour aller chanter. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer.

Voyons.

Une répétition catastrophique, car beaucoup trop courte : nous avons à peine le temps de faire un filage technique. Les élèves boudent “Monsieur, c’est scandaleux comme conditions de préparations !”

De mon ton le plus docte, j’explique que c’est aussi ça la vie d’artiste, que les répétitions techniques feront partie de leur quotidien s’ils sont musiciens et qu’ils devraient au contraire être heureux de toucher du doigt la réalité de ce métier, claquettes claquettes et pipeau. Je suis à peu près convaincant et ils m’aiment bien. Ils acceptent.

Problème numéro 2 : A. et J. ont oublié leur costume. L’un est en polo blanc et l’autre en T-shirt Uncut bling bling au possible “Monsieur je peux jouer avec, en plus il est trop tendance !” (dans une histoire de cow-boys et d’indiens).

Pour LA représentation dont ils connaissaient la date trois mois à l’avance. Après un ronflon bien mérité et une discussion au sommet, nous décidons de les laisser chanter.

Sauf qu’ils décident de se foutre de la gueule de F., venue leur annoncer notre verdict.

A. et J. resteront dans la salle ce soir.

Impression d’échec total.

D’échec parce que A.et J. sont les mêmes, absolument les mêmes, qu’en septembre. Je ne leur demande pas d’être de belles personnes, aucun prof n’a ce droit. Je ne leur demande même pas d’être heureux de participer au projet Glee. Juste d’avoir un tout petit peu évolué, changé d’état d’esprit. 

Là, il n’y a rien. J. reste le môme totalement à l’ouest et foutraque du début d’année, A. le môme dont la coupe de cheveux change chaque semaine, ainsi que la copine, et qui n’a jamais été aussi heureux que lorsqu’il a eu le droit à un solo. Une photo de spectacle nous montre lui et moi face à face, lui la tête dans les mains, moi l’air totalement ahuri. Le collègue qui a pris cette photo a résumé toute notre relation. 

Et A. est charismatique. Quelques minutes après l’annonce du verdict, la totalité de la classe vient me demander des comptes : “Monsieur, A. pleure, il faut le laisser jouer ! Toute sa famille sera là ! Monsieur s’il vous plaaaaaît “

Vertige. Je vois dans cette contestation mignonne ce que vit actuellement Monsieur Vivi avec la classe dont il est prof principal, de 5ème Glee où plusieurs élèves, une en particulier, tentent de tuer le père qu’il représente malgré lui en se plaçant systématiquement sur le mode de l’affect.

Le moment est décisif. 

J’inspire et j’explique que nous somme à l’école, même dans cette délirante salle de spectacle, et qu’ils sont en évaluation. Qu’un élève arrivant sans matériel et insultant un adulte partirait immédiatement en salle d’exclusion. Que je prendrais les mêmes mesures pour S., R., N. (je pointe d’un doigt vengeur les élèves les plus choupidoudous du collectif, qui pâlissent), et que là, je suis en train de leur apprendre quelque chose d’essentiel : mon engagement vis-à-vis d’eux et conditionné à leur engagement vis-à-vis du projet et d’eux-même. J’ai l’impression que si je continue, je vais finir par parler avec la voix de Darth Vader. 
Je regarde A. et son rapport pété au groupe. Qui a voulu rentrer dans une logique de domination par rapport à l’adulte. 

Et je m’en veux. Beaucoup. D’avoir hésité à jouer ce rôle de mâle alpha plus tôt. Peut-être que là, ça aurait changé.

Les 6èmes Glee ne me quittent plus d’une semelle. Nouveau flash back d’une soirée avec Monsieur Vivi “Alors Monsieur Samovar c’est trop drôle : il passe son temps à dire aux 6èmes qu’il ne les aime pas, qu’il est leur prof, et ils lui donnent tellement d’amour !”
Amour dont mon éthique nécessite que je me protège. 

Le concert est compliqué. Pour énormément de raison. Peu de temps pour se préparer. L’excitation. Des modifications par rapport à la représentation précédente. Mais à plusieurs reprises, soixante-quinze mômes, sixièmes et CM1, se retrouvent, tour à tour, totalement absorbés par leurs gestes. Leur chant. Leur envie de mener à terme ce qu’ils ont entamé. Et cette envie, cette émotion, brûle dans leurs yeux plus fort que le déterminisme social ou la peur qu’un jour, en 3ème Glee, les ateliers juridiques se passent dans le chaos le plus total.

Nous sortons, l’équipe du collège et V. et L., les profs des écoles de CM1 qui ne sont que deux pour porter cette immense projet avec leurs classes.

Il est 21 heures.

Qu’est-ce que je fais là ?

Lundi 12 juin

“Monsieur, c’est l’avant-dernier cours de latin !”

S. me tend un petit mot photocopié, sur lequel est indiqué que la fin des cours – les cours “classiques” avec des élèves, des activités, des mots sur le tableau – a lieu dans dix jours. 

Vertige. 

L’année me défile en accéléré devant les yeux. Les mômes ; la classe de troisième dans laquelle j’ai retrouvé tant des anciens cinquièmes qui m’avaient terrifié. Les nouvelles têtes. Enfants, adultes. Les premières évaluations, les sixièmes avec leurs têtes de bisounours. Une contrebasse. Les cours de 17h à 18h. Les sourires de J. Puis la gueule. Puis son rire à nouveau quand je lui ai demandé, tout à l’heure, si j’avais roulé sur son chien pour qu’elle fasse cette tronche. Les trajets sous le soleil jusqu’à la salle de spectacle. Les brevets blancs, l’odeur de café de la salle des profs.

“Monsieur ? Elle est passée vite l’année, vous trouvez pas ?”

Plutôt, oui.

Samedi 10 juin

C. est en sixième Glee. Pour tout un tas de raisons pas très joyeuse, C. habite à une heure de RER d’Ylisse, trajet qu’elle fait tous les matins et tous les soirs. Du coup, à douze ans, C. a sous les yeux des cernes immenses. 

Nous sommes des adultes, nous voulons son bien. Et nous conseillons à C., l’année prochaine, de se scolariser dans le collège à côté de chez elle. Parce qu’à son âge, on a besoin de sommeil, on a besoin de stabilité et surtout, on n’a pas besoin de se retrouver dans la gare glauque d’Ylisse.

Mais C. aime sa classe et son projet. Dans sa vie pas toujours drôle, cet endroit lui donne un but. Elle est prête à se battre pour rester, y compris à négocier avec sa maman, un peu perdue dans le système scolaire et dans la langue française.

Nous sommes des adultes, nous savons. Qu’à son âge, elle se remettra de sa déception, que des tas d’autres projets l’attendent et que l’exigence vitale passe avant tout. Je pense que les autres adultes de l’établissement partagent ma pensée.

Mais quand même. J’espère très fort que nous savons ce que nous faisons, à déboulonner un truc qui fait sourire C.

Vendredi 9 juin

Journée tunnel, durant laquelle tu as l’impression de vivre une semaine condensée. 

À commencer par la première heure, durant laquelle Y., le CPE fait jouer les sixièmes Glee à un jeu de son invention, mélange de trivial pursuit et de jeu de l’oie, destiné à leur donner quelques notions de citoyenneté. 

Enfer et damnation.

J’avais déjà parlé de l’esprit de compétition de cette classe, elle s’exprime dans toute sa splendeur aujourd’hui. Les mômes tentent de répondre au mieux à des questions sur la vie en communauté… pour mieux poutrer l’équipe d’en face. À tel point que les joueurs les moins compétitifs sont sévèrement engueulés (sans insulte, parce que M. Samovar regarde et fait les grands yeux à s’en dévisser les globes oculaires des orbites).

Je pense que la journée va être fatigante. Pas parce qu’elle est longue, mais parce que les élèves sont des vampires, et qu’il devient difficile, l’année se terminant, de supporter la ponction.

Les sixièmes Glee sont des vampires : ils veulent que je sois leur père. Une sorte de figure bizarre et tutélaire : l’être capable de les faire rire de Molière, de les mener à la baguette tant sur scène qu’en dehors, d’écouter leurs gros chagrins et de leur passer des ronflons magistraux. Papa Samovar qui sait, quand S. simule mais aussi quand C. a vraiment besoin d’aide. 

Les troisièmes Daleks sont des vampires : ils ne joueront en ce moment leur rôle d’élève que lorsque l’on taillera des cours à leur mesure. Et si ce n’est pas le cas, il faudra tempêter, sanctionner et tailler dans le vif pour les faire avancer.

Les cinquièmes de T. sont des vampires. Pour mettre un peu d’ordre dans cette classe, nous nous retrouvons à trois professeurs. Entre T. qui fait preuve de toute son autorité de professeur principal, V. qui leur rappelle leur statut d’élève et moi qui vais de l’un à l’autre en les persuadant l’un après l’autre que faire un exposé sur les chevaliers, c’est ‘achement mieux que de poignarder son voisin à coup de règle maped.

B. est une vampire. Cette ado brillante de cinquième Glee qui fait en ce moment sa crise d’adolescence après que Monsieur Vivi ait bâti avec elle une belle relation de confiance, refusant de bosser et insultant des profs, comprenant que les liens privilégiés qu’elle a tissé avec les adultes peuvent lui servir à enserrer ces mêmes adultes. De fait, M., sa CPE et Monsieur Vivi passeront avec elle un temps bien plus important que pour un autre élève. Et peut-être en se détruisant ainsi, B. gagne-t-elle aussi sa jugulaire d’attention. Monsieur Vivi quittera le bahut vidé.

Être un prof c’est aussi cela ; donner de son énergie vitale à des mômes qui, pour une raison ou une autre, en voudront parfois plus. Trop. Et là, c’est aussi à mon sens de la bienveillance et une question de survie de parvenir à les écarter. Pour pouvoir revenir le lundi suivant.

On s’évade avec T. pour trouver des gens qui ont envie d’écouter notre musique.

Jeudi 8 juin

Dans la classe de sixième Glee, il y a S. S. me rend un peu triste, parce que j’ai l’impression qu’une année scolaire passée ensemble n’a pas changé grand-chose pour lui.

Une année scolaire, c’est long. Pour les adultes et plus encore pour les enfants, pour qui un an représente pas loin d’une vie. Quand je regarde la photo de classe, souvent prise en début d’année, je suis pris d’un léger vertige. Impression de contempler des étrangers. Les gamins avec qui je travaille en juin se sont métamorphosés, en positif comme en négatif. En humain quoi.

Sauf S. S. au début de l’année est le même que S. à la fin. Très en insécurité, et donc en recherche de reconnaissance à tous points de vue : S. a toujours, toujours un problème en début de cours. Un stylo qui manque, mal à la tête, mal à la jambe, untel qui s’est moqué de lui, une oreille qui le gratte. S. déteste travailler en groupe, parce qu’on le distingue moins. S. a oublié de changer de costume durant un spectacle, ce qui fait qu’on ne voyait que lui sur la scène.

CPE, profs et camarades ont passé du temps à essayer de l’intégrer, chacun à leur façon. Et ça n’a pas marché. S. a préféré, petit à petit, s’exclure du reste de la classe pour pouvoir continuer à attirer l’attention. Et les explications n’y font rien : ne pas être remarqué est pour lui une souffrance inouïe. Un renoncement de ce que son identité a de plus profond. 

Et ça, je n’y peux rien. Pire, c’est à rebours de ce que toute la section musique du collège représente : il n’est pas obligé, pour y rester, d’être un “bon élève”, d’avoir un comportement exemplaire, ou un musicien doué. La seule chose qui distingue cette classe des autres, est la volonté d’appartenir à un projet commun et d’y apporter sa pierre. S. s’y refuse. Ou alors, il faudrait que sa pierre soit la seule. Ou beaucoup beaucoup plus imposante que les autres. 

S. a des chances de quitter la section Glee l’année prochaine. Et ce sera un crève-coeur. Parce que sur la liste des échecs du prof, ne pas faire de différence est en première place. 

Mercredi 7 juin

En ce moment, la cinquième dont T. est professeur principal dysfonctionne dans les grandes largeurs.

Enfin. Elle déraille sérieusement.

Bon, faisons simple, c’est absolument n’importe quoi. Les mômes sont irrespectueux entre eux, avec les adultes, ne se mettent plus au boulot et se comportent comme des caïds de troisième avec l’immaturité d’élèves de primaires.

Et rien n’y fait.

T. y met toute son énergie, parce qu’il est prof principal, parce qu’on a souvent tendance, quand on en parle, à dire “ta” classe, “tes” élèves, parce qu’être PP, c’est être un peu papa. Alors T. tente : plans de classes, mails aux équipes, rencontres avec les parents, réunions, équipes éducatives, sanctions. Ça ne change rien.

Plus j’avance dans ce métier, plus je suis convaincu qu’il y a dans la composition des classes un élément presque chimique qui peut vous sauter à la gueule si le mélange incorrect est effectué. Et le souci est que pronostiquer comment une classe tournera en cours d’année s’apparente à tenter de deviner la météo à six mois ou le prochain tweet de Donald Trump : dans tous les cas, on aura l’air ridicule. Parfois, tout fonctionne comme on s’y attendait, parfois – rarement – on a de bonnes surprises.

Et parfois, il y a la cinquième de T. Des gouffres à énergie et à bonne volonté. Parce que tout le bien et la tranquille lumière qu’il peut habituellement fournir à ses élèves sont ici dépensés en pure perte. Parce qu’il reste un mois, parce que nombreux sont ceux qui – légitimement – aspirent à attendre la fin de l’année que tout ce petit monde repasse à la moulinette des créations de classe. 

Mais ce mur-là est terrible. Quand chaque année, on crée, à l’aide de petits papiers, des interactions humaines à l’aveugle. Parce qu’on n’a pas le choix.