Vendredi 30 juin

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“Il vous reste dix minutes pour vous relire.”

Il est 16h20 et dans la salle surchauffée, les derniers grains filent, dans le grand sablier. Fin de la rédaction, dernière épreuve du brevet. On leur demandait entre autres, aux mômes de la cité de béton, de leur demander si la ville peut être hostile. J’aurais donné beaucoup pour savoir ce qu’ils ont répondu.

Neuf.

En entrant dans le collège ce matin, vu des élèves de seconde, passant le brevet à retardement. Terrassé par leur beauté, même des plus disgracieux, à côté des troisième. Une beauté à laquelle les mômes accèderont bientôt. Les lycéens ont affinés leurs traits, affirmés leur geste. Sortis du stade de l’esquisse. G. se tord sur sa chaise, ses articulations encore toutes mal foutues. Me demande quelle beauté se révélera en elle d’ici quelques mois.

Huit.

F. dessine de petits bonshommes rigolos sur sa feuille. Je lui ai appris cette année qu’on ne dit pas “la madame”. F parle très fort avec une voix très énervante. Tout à l’heure je l’ai surpris à faire un câlin à l’encadrement de la porte. 
L’année prochaine F. est en seconde générale et j’ai très peur pour elle.

Sept. 

S. me rend sa copie. J’ai été son jury d’oral de brevet. “Vous pouvez me dire si j’ai au moins eu la moyenne ?” Elle a obtenu 98/100. J’ignore tout de cette môme, je ne l’avais jamais remarquée jusqu’alors. Apparemment elle est loin d’être ce que l’on nomme une élève brillante. Pour moi, elle restera toujours une apparition miraculeuse, invoquant par ses yeux brillants la Sagrada Familia.

Six.

Je sors dans le couloir. E. me passe devant, me bouscule presque. Il a dormi sur sa table une bonne partie du brevet, a manqué de respects à beaucoup de monde à ses camarades surtout, a été récompensé pour avoir tenu son engagement de cette année : respecter les règles du collège.

Cinq.

A. a terminé sa rédaction depuis un bon moment et s’est soigneusement relue. Je m’approche d’elle, tente de ne pas me fendre d’un sourire trop large devant cette peste rigolote qui a un peu coloré mes cours de 3ème Dalek cette année. “Vous ne partez pas en vacances, A. ?
– Non – chuchotement à peine audible, confidence, une dernière – je profite.”

Quatre.

Au tableau, parmi les consignes de brevet, un mot de Monsieur Vivi. “Prenez soin de vous et revenez nous voir. :)” Il lit “Ombres de Chine.”

Trois.

Les étiquettes que l’on colle sur les copies récupérées. Nostalgie. Vite balayée par le souvenir que j’en aurais une quarantaine à corriger la semaine prochaine et que je vais joyeusement les maudire.

Deux.

Derniers instants à se sentir prof de l’année. À se promener à travers les rangs. Et puis le costume tout doux se dissout.

Un.

Dans l’encadrement de la porte, je parle avec Lady T. et Monsieur Vivi. N. nous passe devant, se retourne. “Vous trois, les profs, vous trois…” Les mains sur la poitrine, coeur avec les doigts. Quelques secondes et nous sommes coeur avec les doigts.

Zéro.

“Vous êtes officiellement en vacances. Officiellement plus collégiens.”

Tremblez. Et riez.

Wake up, get up, get out there.

Vendredi 23 juin

Dernière “vraie” journée de cours. À partir de la semaine prochaine, le boulot changera. Se délitera en mille petites tâches qui nous porteront jusqu’à début juillet. Ateliers révisions du brevet, surveillances, corrections, réunions. Impression de finir sans jamais terminer.

Finir avec les 6èmes Glee. Les rangs, déjà, se clairsèment. Nous allons rendre les manuels, parlons du conseil de classe. Et travaillons sur les temps du récit. “C’est exactement comme les plans que vous voyez en musique. Et je veux que vous y pensiez pendant les vacances.”
L’idée que je vais retrouver cette classe presque telle quelle dans deux mois et quelques, que je pourrai presque dire “Reprenons là où nous nous étions arrêté.” me file le sourire. 
Et puis avec eux, ce n’est pas vraiment un au revoir. On les recevra la semaine prochaine avec Monsieur Vivi pour leur parler de nos projets de 2017-2018. Pour leur raconter l’histoire qu’on leur prépare, et dont je ne parlerai pas ici, parce qu’ils en auront la primeur. Ce n’est pas fini, pas vraiment.

Finir avec les 3èmes Dalek, deux heures. La première, quizz en demi-groupe sur les connaissances de l’année, avec J., N. et A., trois nanas qui se prennent au jeu et transforment le paisible exercice de révision en quizz à diffuser à heure de grande écoute, face à des garçons totalement éberlués par la gagne et les performance de leurs concurrentes. La porte s’ouvre sur B., le visage défait, qui a en charge l’autre moitié du groupe. “Je vais me peeeeendre !” Elle a hérité d’un cheptel nettement moins dynamique à qui elle doit arracher toutes les réponses. La semaine dernière, la situation était inversée. 3ème Dalek, classe double jusqu’au bout. 
Même dans cette ultime heure, qui consiste à réviser les pièges de la dictée. Ils jouent tous à la classe “normale”. Les élèves qui ne sont jamais vraiment rentrés dans le travail dessinent ou chuchotent paisiblement, tandis que les autres s’appliquent et feignent l’intérêt – parfois semblent même en éprouver vraiment – levant la main pour demander un éclaircissement sur un point de grammaire. E. travaille dans une concentration religieuse. En fait, il recopie les réponses de D. Je m’interroge. À quoi bon ? Si j’étais égocentrique – je le suis – je me dirais que c’est pour me déstabiliser jusqu’au bout. 
Fin de cours, J. vient me voir. “Monsieur, j’ai jamais rencontré un prof comme vous.” Se détourne. Larmoie, quitte la salle. 

Que faire de ça ? Quand on adore cette môme et qu’on connaît aussi son envie de séduire les adultes comme les ados. Quand on a passé d’extraordinaires moments avec elle en latin, elle le procureur sans pitié de Ciceron, et qu’on n’a pas réussi à la sortir de sa torpeur hargneuse en français ? Ne pas s’autoriser à trop ressentir, mais lui sourire. Lui dire qu’elle va en découvrir plein, des profs uniques. Que ce sera beau. Et qu’elle doit prendre soin d’elle. Parce qu’elle aussi vaut le coup, elle aussi est unique.

Finir avec les 5ème A de T. Quizz de français et histoire-géo avec V. leur prof d’Histoire, justement. À la fin du cours, D. se plaque contre V. pour obtenir les carambars réservés au vainqueur du défi. Parodie d’intimidation des quartiers. Je hurle sur le chiard. Et quitte cette classe-la en écumant.

Finir, enfin, avec les 3ème A(pocalypse). À qui T. donne un vrai cours de seconde générale, à des mômes qui ont lutté très fort administrativement pour obtenir le précieux sésame et à quelques-uns qui en ont vraiment la puissance intellectuelle. Je le dis sans condescendance. La majorité sera perdu l’année prochaine. Et avec la loyauté qui le caractérise, T. leur montre à quoi s’attendre, tandis que je maintiens le calme dans la salle. 

Essayer d’en finir avec l’organisation de l’année de français de la rentrée prochaine. Autant dire que c’est mal barré. Cheffe est tombée par hasard sur une référence à Ezia Polaris sur facebook. J’explique le projet un peu verdâtre, elle s’enthousiasme. Cheffe adore faire. 

Quitter le bahut, pour une fois à une heure raisonnable, pour une fois seul. Pas de T. ni de Monsieur Vivi. Je médite sur ma relation à ces deux-là. Peut-être le miracle de notre amitié réside-t-elle simplement dans notre aptitude à marcher ensemble.
L’autre jour, Monsieur Vivi portait des tongs lors d’une balade à Paris. Il évoluait de façon un peu chaloupée, comme sur un nuage. La démarche en vrac, mais toujours gracieuse, infatigable.
T. porte en ce moment des godasses super élégantes. Il avance vite. Toujours rapide, toujours une longueur d’avance, deux, dix. Et puis un obstacle, très précis. Qui l’arrêtera net. Mais il aura eu l’humanité, la bonté et l’intelligence de s’entourer de ceux qui lui permettront de l’abattre.
Et moi. Chaussures usées par l’année. Elles ont toujours l’air usées mes chaussures, même quand j’en prends soin. Je marche toujours laborieusement, comme dans la boue. Aucun pas n’est évident. Mais même si c’est difficile, ce n’est jamais impossible, de marcher dans la boue. Avancer, toujours, péniblement, mais avancer sans cesse.

La force que je tire de ces deux démarches. Et de ces autres adultes, énormes, tous, à leur façon. Lady T. et sa gentillesse qui sauvera le monde, Y. qui ne renonce jamais, M. dont la fatigue n’a jamais raison, C. et sa puissante fragilité, S. et sa flamme. Et tant d’autres. Tant de visages, d’adultes, d’enfants qui, sur le parking hideux de l’ancien supermarché, sous le ciel sublime et poussiéreux, se confondent en ce grand calme du début du monde.

L’année se termine. Et cette saison de Prof en Scène également. C’est le bon moment. Pour laisser ce journal s’endormir, d’un sommeil agité. Il se relèvera plusieurs fois, jusqu’à la fin du mois d’août, quand la fonction de prof m’inspirera les mots.

Et plus j’avance dans ce métier, plus j’ai la certitude que cette inspiration-là ne se tarira pas.

Jeudi 22 juin

Quand tu es prof dans un collège raisonnable, tu passes en général les journées les plus chaudes de l’année à des activités nécessitant le moins de mouvements possibles. Genre la lecture d’un texte (quoi que, tu peux finir par transpirer des yeux), ou la confection de fiches de révision en glaçons.

Quand tu es prof à Ylisse, tu encadres les 6èmes ET 5èmes Glee qui vont passer 6 heures enfermés dans une salle polyvalente à faire trois représentations complètes de leur spectacle.

Autant dire qu’à 8h32 (les mômes sont entrés à 8h30), la salle ressemble déjà à un mix du Sahel et d’une ingénieuse salle de torture conçue par un méchant de James Bond. Je suis prêt à avouer à peu près n’importe quoi. Et les quarante et quelques chiards (beaucoup d’entre eux sont partis en voyage scolaire) se trouvent dans un état d’excitation non dissimulé. 
Il apparaît clairement que nous avons sous-estimé l’ampleur de la tâche. Trop d’élèves absents, trop peu de temps de préparation et surtout, surtout, trop chaud. Nous allons jusqu’à kidnapper deux des nouveaux ventilateurs haute technologie que la direction a acquis pour ses bureaux (j’entends presque le cri d’agonie de Cheffe) pour tenter de rafraîchir la salle. 

Pendant ce temps, les sixièmes tentent de se préparer et ça n’est pas triste.

“Monsieur, je ne trouve plus mon T-shirt. 
– C’est bizarre, ça, à quoi ressemble-t-il ?
– Il est blanc avec un coeur sur la poche poitrine.
– D’accord je… M-L, pourquoi au nom de Cthulhu avez-vous le T-shirt de S. ?
– Ben je trouvais pas le mien.
– Et donc, vous vous êtes dit que prendre le T-shirt de votre camarade sans le lui dire serait une bonne idée.
– Ben oui…Comme ça j’en aurais un et je me ferais pas gronder…”

Décidant que l’heure n’est pas à l’explication du concept de vol à une presque cinquième ou à une rupture d’anévrisme je me tourne vers A. A. dont l’égocentrisme mis en orbite attirerait tranquillement à lui la galaxie d’Andromède. A. qui, lorsqu’il est à la batterie, joue TRÈS fort jusqu’à ce que l’on n’entende plus que lui et qui, pour le spectacle, arbore un immense chapeau rouge.

“Vous avez vu monsieur, j’ai le plus beau chapeau, hein !”

À nouveau, je me retiens de le secouer frénétiquement par les épaules en lui hurlant que dans deux semaines, nous sommes en vacances et qu’il peut, à ce stade, se coiffer d’un gyrophare et porter un T-shirt doré arborant un MOI clignotant au laser, je m’en tamponne l’oreille avec une babouche. 

Les différentes représentations se dérouleront dans une atmosphère surchauffée, avec un public souvent intéressé – les autres 6èmes et 5èmes du collège – et parfois carrément hostile.

“Faites ce que vous savez parce que vous aimez ça.” ai-je glissé aux apprentis musiciens avant le début de ce marathon. Et ils le font, du mieux possible. Avec leurs imperfections, leurs défauts très laids, leur ambition, leur volonté et leur joie. 

Tout est excessif dans cette journée. Tout est beaucoup trop Ylissien. Peut-être que je devrais me mettre davantage à distance. Juste faire mes cours plutôt que de faire se chevaucher des heures de cours – pendant lesquelles je serai, aujourd’hui, singulièrement amorphe – et de délirants projets.

Mais à la fin de la journée, les troisièmes partent en discutant posément, calmement du cours. Les 6ème et 5ème Glee parlent gentiment entre eux, testent de nouveaux instruments. S’expriment sans violence. “Pourquoi elle est fâchée ?” demande M. au sujet de D., et je sais combien cela lui coûte de ne pas le formuler en un “Elle a quoi elle ?” aboyé. Je le félicite en le tenant par l’épaule, chose que je ne fais jamais.

Et l’année prochaine, M. ne sera plus en classe Glee. Trop peu motivé par le projet.

Il est aussi temps que cette année s’arrête pour prendre du recul. Ne pas devenir une caricature de soi. 

Vivement la fin.

Mercredi 21 juin

Jour de solstice. Avec T., on envisage un futur où on serait de moins en moins profs.

Avec Monsieur Vivi, un projet où je le serai encore plus intensément.

Ces deux perspectives me terrifient et m’enthousiasment tout autant.

Impression que l’année prochaine est une énigme, un univers qui retient son souffle.

Mardi 20 juin

4 heures à faire passer des oraux le matin, 4 heures à faire passer des oraux l’après-midi. 30 minutes pour manger entre les deux et une réunion. Le tout sous une chaleur étouffante dès la deuxième candidate.

Nous siégeons, jurys abrutis de chaleur. D’abord à côté de T. (que j’appellerai désormais Lady T. pour ne pas la confondre avec T., d’Ezia Polaris), dont la présence est totalement naturelle. Nous observons les mômes se débattre avec un oral aux modalités trop hâtivement définies – merci la réforme du collège – et nous marrons en simultané, retenons notre souffle quand une élève nous fait visiter, sur les ailes de son enthousiasme, les artères de la Sagrada Familia. 

Puis l’après-midi, à côté de B. Prof de techno, baroudeur, amateur de métal et de petits labels. B., grosse voix héritée du lycée pro, qui s’adoucit brusquement quand le premier candidat de la liste, malade de trouille, se pointe. Qui mène l’oral avec une délicatesse d’orfèvre et me rabroue, moi le prof habituellement “trop gentil” quand j’évalue un peu trop sévèrement les capacités d’analyse du môme. B. avec qui je passe l’après-midi. Les éphémères complicités des fins d’années scolaires, celles pendant lesquelles on se demande pourquoi on ne s’est pas rapproché plus tôt de ce collègue. Les éphémères complicités qu’on oubliera pendant les vacances et ça n’est pas grave.

Attendre T. en salle des profs qui, rapport au mur en baie vitrée, se transforme en un intéressant croisement entre un solarium et un barbecue. Et rentrer dans le RER qui roule péniblement.

De la chaleur et beaucoup de courage aujourd’hui.

Lundi 19 juin

Journée en sinusoïdes.

C’est toujours comme ça quand je suis fatigué. Je n’arrive jamais à l’expliquer à mon entourage, mais les deux dernières semaines devant élèves me voient invariablement me changer en une créature tourmentée et insupportable, genre adolescent en pleine crise qui jure qu’un jour il partira très très loin et que tout le monde sera très très triste d’abord parce que personne ne le comprend. 

Jubilation lorsque je parviens, pour la dernière heure de latin, à ne pas céder au tryptique film / goûter / jeu, et à faire un cours apprécié sur la corruption de la République Romaine.

Abysses lorsque je me fais consciencieusement bordéliser par S. et E., qui me détestent toujours autant, et sur qui je n’ai plus aucun moyen de pression. J’hésite à les virer puis me dis que la vie scolaire aussi doit en avoir ras-le-bol. Que j’ai ma fierté. En attendant, quelques élèves consciencieux en pâtissent.

Sommets lorsque je termine mon dernier conseil de classe, celui des 6ème Glee. L’année s’est passée comme je l’avais craint et espérer. Totalement excessive et exceptionnelle. Et surtout emplie de belles petites personnes.

Creux quand je me rends compte que je n’arrive plus à comprendre si j’exaspère mes collègues ou si je suis juste totalement en train de me prendre pour le centre du monde et que non, ce n’est pas parce qu’on ne te répond pas ou d’un air maussade que tu es un fautif / que tu as commis un horrible impair / que tu es l’incarnation vivante de Nyarlathotep. 

“Je suis en train de lâcher prise.” dit sereinement Monsieur Vivi pendant qu’on sort du collège. Pointe de jalousie. J’aimerais bien, moi aussi, être en train de lâcher prise. Arrêter de croire que ce que je fais est absolument essentiel, que si je ne fais pas de ces dernières semaines des chefs d’oeuvres de la pédagogie, je suis bon pour le septième cercle de l’Enfer, et mes élèves finiront tous à la rue ou candidats de téléréalité.

Juste se dire qu’on a tous fait au mieux.

Lâcher. 

Samedi 17 juin

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La fin de l’année approche. Avec elle, des départs de collègues, des arrivées dans de nouveaux établissements.

“Je commence mon métier cette année, est-ce que tu as des conseils ?” m’a-t-on fréquemment demandé ces derniers jours. Après m’être consumé de gêne (j’ai toujours l’impression que si j’essaye de bafouiller une suggestion, le monde entier va me pointer du doigt en éclatant de rire), j’ai tenté une mini-trousse de survie pour les nouveaux venus dans le monde de l’Éducation Nationale, que ce soit en collège, en lycée, en REP ou au lycée français de Katmandou.

NdlR : Ce qui suit n’engage bien entendu que l’auteur de ces propos, ainsi que ses dix-huit personnalités surnuméraires.

1. Porte un masque qui te ressemble.


Oui je sais, ça fait même pas vingt lignes et on patauge déjà dans le manuel de développement personnel bon marché. Mais quand bien même. Tu as obtenu ton CAPES, tu as été recruté par l’Éducation Nationale ou même par Pôle Emploi, peu importe. La première chose à faire est de te demander comment tu veux enseigner. Au plus profond. Parce que, que l’image de prof idéal que tu vises soit un atout précieux ou un handicap, que tu aspires à rénover tout le système ou à faire cours dans un silence de cathédrale, tes idéaux influeront forcément ta façon d’interagir avec les élèves. Ils feront que tu t’engageras à pieds joints dans un projet ou que tu te sentiras très mal à l’aise quand on te proposera le projet voyage vers l’Espagne en monocycle. Et les élèves, qui passeront leurs journées à t’observer, comprendront très vite qui tu es. 

Pour te protéger, tu devras te forger ce fameux masque, cette persona. Mais il ne tiendra que s’il épouse les formes de ton visage. Tu ne deviendras jamais un monstre d’organisation si tu as du bordel chevillé à l’ADN. Ça n’est pas grave. Parce que tu es bourré de tout un tas d’autres talents. Prends le temps de les explorer.

2. Prépare tes cours.

*bruit d’une porte ouverte enfoncée*

Tes cours sont l’alpha et l’omega. Oublie tes projets, tes idéaux, tes envies de réformer le système éducatif français, ton désir de connaître chacun de tes élèves ou de les faire rentrer dans le rang. Assieds-toi pour le moment sur ton souhait d’apporter quelque chose d’unique aux mômes. Tout ça n’a aucune valeur, tant que tu n’es pas capable de faire un cours. À savoir, pendant 55 minutes, d’organiser ton temps et ta classe pour faire apprendre tes élèves sur le sujet que tu as choisi.

Oui, c’est violent de le dire. Mais ce passage-là est essentiel. Prétendre le contraire n’est que mensonge.

Il n’est ni honteux, ni rétrograde de commencer par réviser ses classiques. Tu ne pourras innover, si tu le souhaites, que par rapport à de l’existant. Tu ne pourras ajouter ta touche, tes envies que si tu maîtrises tes classiques. Un cours. 55 minutes. Un rappel des leçons précédentes, des activités, variées. Une trace écrite. Le contrôle de l’adulte sur la façon dont ce temps se déroule. Ne pas se sentir contraint de cocher toutes les cases du dernier ouvrage de pédagogie que l’on a lu; Ce n’est rien de plus. C’est énorme. Si tu parviens à faire ça, si tes cours sont en place, tu pourras tout tenter. Mais ta base, ta fondation est là. Fais-moi confiance. Tu gagneras alors tellement de temps pour le reste.

3. Ne t’isole pas.

Je l’ai dit et répété mille fois. Dès le début de l’année, trouve tes alliés. Que ce soient ceux avec qui tu bosseras pour mettre en place des cours communs ou avec qui tu boiras des coups (ou les deux, bien entendu). Trouve la collègue à qui tu peux dire que c’était le zbeul total dans ta classe de 11h30 à 12h30, celui qui a des vannes vraiment drôles. Cherche la personne qui enseigne comme toi, celle qui n’est pas d’accord et veut en parler. 
Tu as probablement énormément de force. Alors préserve-la, en la confiant à d’autres.

4. Sois gentil.


Ça c’est mon petit bonus rien qu’à moi. Mais sans déconner. C’est important. Crie, tempête, hurle sur Lucile qui te regarde comme si tu avais du caca sur le nez, traite Mourad de petit con en salles de profs, parce qu’on ne parle pas aux filles comme ça, lève les yeux aux ciels à la fin du cours quand les sixièmes ont ENFIN fini de sortir, vitupère contre tes collègues qui se plaignent tout le temps quand tu rentres chez toi.
Mais que ce ne soit que temporaire. Que de la catharsis. 
Ton boulot de prof sera infiniment plus riche, infiniment plus beau si tu refuse l’amertume et la rancoeur, à l’encontre des enfants comme des adultes, quelle que soit leur position et leur hiérarchie. Tu vas passer au moins dix mois dans ce bahut. Et non, ce ne sera pas qu’un métier, crois-moi. Alors efforce-toi de rendre cet endroit un tout petit petit peu plus beau lorsque tu repars.
Pas par altruisme. Juste pour toi. Parce que quand les choses se gâteront, un peu ou beaucoup, c’est ça aussi qui t’aidera à tenir. 

Oh et pour finir : appelle.ton.futur.bahut. Surtout les trois futurs collègues de français d’Ylisse, on attend de vos nouvelles !