
Une heure aujourd’hui, dans cette semaine d’intégration fragmentée. Une heure avec les 3èmes Max. Max comme ce lapin adorable et dérangé, max parce qu’ils le sont déjà. En général, comme dans le deuil, les classes de collège passent par plusieurs étapes quand on les découvre, au nombre desquelles la méfiance, l’envie de bien faire, l’opposition, la hargne et le statu quo.
Là on est à l’étape c’est la fête.
Les 3èmes Max semblent animés à 800 images par seconde et sont, dans l’ensemble, incapable de s’exprimer au-dessous du volume d’un réacteur d’Airbus. Par contre ils ont l’air content d’être là et de me voir. Se dire qu’ils sont des élèves de troisièmes en revanche, ce n’est pas gagné.
Après quelques explications réduites à leur plus simple expression – leurs capacités d’attention étant pour le moment du domaine du microscopique – je me lance sans plus attendre dans ma mini-séance d’introduction : “Le Terrible Vieil Homme” d’HP Lovecraft.
Et ça ne manque pas.
Silence religieux pendant que je lis. Les gamins ont posé la tête dans leurs mains, ou me suivent du regard. Ils s’exclament quand le vieux marin reclus parle aux bouteilles qui semblent lui répondre, gémissent quand ils sentent que les cambrioleurs ont mal fait de choisir cette cible-là, s’exclament à la fin.
Et puis vient l’analyse de texte. Pas grand chose, hein. Juste essayer de comprendre comment l’histoire est construite. Où se trouve l’ellipse (je ne dis pas encore “ellipse”. Immédiatement, tout vrille. Ça parle en même temps que les autres, ça se coupe à base de “J’m’en bats les couilles.”, ça réclame déjà du matériel qu’on a oublié à la maison.
Je n’élève pas la voix. Le rapport de force dans une classe pareille tournerait automatiquement en ma défaveur, je l’ai déjà expérimenté. À Ylisse, le bordel est proportionnel à la solidarité entre élèves. Je reprends sèchement et factuellement chacun des gamins qui sont allés trop loin. Aucun jugement, juste ce qu’ils ont fait.
Ce sera le défi du mois ? Trimestre ? De l’année ? Les troisièmes Max n’ont pas les codes pour vingt d’entre eux. Je vois la dominante de cette classe. Un ensemble de mômes sans aucune défiance, mais totalement ignorants de leur statut d’élève. Et il va falloir explorer. Petit à petit, les histoires individuelles de chacun, pour comprendre comment faire tomber les barrières, combler les manquements.
Ça promet.