Mardi 5 septembre

Les revoilà.

Les sixièmes Glee, devenus cette année les cinquièmes Glee. Leur rentrée se passe aujourd’hui. Pour ceux qui auraient raté l’épisode précédent, les cinquièmes Glee sont en CHAM, Classe à Horaires Aménagés Musique, et, pour la deuxième année consécutive, je suis leur prof principal. Du fait de leur option, la classe a peu changé : six nouveaux pour six départs.

Je m’en veux de ne pas avoir apporté de crème solaire : les mômes m’envoient du sourire à 2000 watts. Ils m’ont observé toute l’année dernière, ils s’emploient aujourd’hui à déployer tout ce qui me fait couiner de joie chez des mômes : on aide discrètement les nouveaux, on lève la main mais pas à chaque question pour laisser les autres parler, “on peut amener un gros pique-nique pour le repas d’intégration ? Pour partager si jamais certains manquent…” 

Ils fayotent en toute décontraction et je joue à ne pas laisser transparaître l’euphorie que j’ai, tout en leur passant, pianissimo, “Héritages” de Simon Ghraichy dans les enceintes. Ce qui me rend d’autant plus heureux dans ce jeu est que tout le monde se rend compte de ce qu’il se passe : l’année ne se passera pas ainsi, alors autant jouer à la classe parfaite à la rentrée, c’est aussi une façon de prouver qu’ils ont conservé leur talent d’acteur, et gagné en maturité. Gentille duplicité.

“C’est maintenant que les ennuis commencent, dis-je vers la fin des deux heures de présentation de l’année, “parce que je vais arrêter de vous brosser dans le sens du poil et vous montrer tout le chemin qui reste à parcourir, que ça vous plaise ou non.
– Comme quand on se dispute en spectacle, monsieur, répond l’une des jumelles, souriant encore plus large si c’est possible, mais c’est juste parce qu’on veut que ce soit le mieux possible.”

Remballez c’est pesé, ils ont gagné cette manche-là. L’année va être immensément complexe avec cette classe mais me plaindre serait obscène : ce sont là des problèmes éminemment motivants et intéressants, des problèmes d’éducateur privilégié. A mille lieux des tracas quotidiens, poisseux du Collège Ylisse. 

Poisseuse, c’est un peu la sensation que j’éprouve durant les réunions de l’après-midi. Cette année encore, Ylisse travaille sur la houlette d’un chercheur dont les travaux portent sur l’amélioration du climat scolaire : les mille interactions qui créent une ambiance plus ou moins sereine dans un bahut. 

Je suis poisseux et un peu furieux.

Non pas parce que je trouve la démarche inutile. Non pas parce que “beaucoup de collègues de collèges non classés REP+ aimeraient travailler avec ce genre de personnes”, comme le dit Cheffe Adjointe, non pas parce que les objectifs visés sont inintéressants : au contraire, ils sont d’une grande pertinence.

Je suis poisseux parce que je n’arrive plus à me souvenir de la liste.

La longue litanie de chercheurs, d’experts en Éducation, venus à Ylisse pour présenter le fruit de leur recherche et nous former. Chaque année le même ballet, à l’identique : des présentations brillantes, beaucoup d’espoir. Des conférences parfois passionnantes. 

Et à la fin de l’année, plus rien. La nana, le type disparaît, on n’en n’entend plus jamais parler. Un autre prend sa place, langage et physique un brin différents, mais au fond tous interchangeables. 
Ce qui ne change pas, ce sont les problèmes auxquels nous nous confrontons, toujours les même. Comme si ce bahut – comme tous les autres, je suppose – était une source inépuisable d’étude, une mine d’or de situations à examiner à la loupe de la recherche, un puits sans fond. Un démon pervers me souffle que si un intervenant arrivait avec une solution vraiment pérenne, acceptait de rester plusieurs années durant pour nous aider à assécher le marais de nos problèmes, il serait honni de ses semblables, pour les avoir privés d’un tel terrain d’expérimentations.

On finit en essayant de conclure les deux sorties qui doivent constituer l’apogée de cette semaine d’intégration. Deux fois trois cent mômes en pique nique et activités de plein air. Je pense à la réflexion de Cariatide, avec son sourire placide et son regard pétillant d’ironie : “Mais pourquoi vous vous infligez ça ?”

Bonne question. 

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