Jeudi 7 septembre

Ce midi, pique-nique aux lacs d’Ylisse avec les cinquièmes et les quatrièmes. Comme de bien entendu, je chaperonne les 5èmes Glee. Pendant que Solange, sa soeur jumelle, fait les yeux doux à l’un des nouveaux, Delphine s’est mise à ma hauteur et me bombarde de questions et d’anecdotes. Très vite et sans reprendre son souffle. J’apprends donc que sa prof de SVT eh ben c’est sa voisine et qu’une fois elle est entrée dans le magasin de son papa pour acheter un grand bouquet de fleurs blanches oui ce magasin là monsieur oh et regardez il y a tatie à travers la vitre ma tatie avec qui je vais à l’église pourquoi monsieur ils ont fermé l’église pour la détruire ah non pour la rénover j’ai eu peur…

Un peu étourdi, je relève la tête : le long ruban de mômes se déroule plutôt sagement, et j’ai une bouffée vaniteuse en me disant que, quand même, les profs d’Ylisse sont doués, pour réussir à canaliser une telle troupe. En premier lieu Lady T. qui a hérité de la délicate charge de prof principale des 4ème Glee, classe très vive, mais capable de dénigrer un prof comme pas deux. Elle n’a pas hésiter à leur rentrer dans le lard et ça a l’air de fonctionner : ils la considèrent déjà avec un respect un peu terrifié.

Au moment du repas, je remarque un peu ahuri que les 5èmes Glee sont vachement compétents niveau pique-nique : ils ont apporté des couvertures qu’ils étendent sous un arbre, transformant la pause approximative sandwichs plastique chips en un bucolique déjeuner sur l’herbe. 

Mais il est déjà temps de passer aux activités – une trentaine pas moins – qu’on nous a demandé de concocter pour cet après-midi et celui de demain. Pour ma part, j’ai joué la sécurité en proposant du mime, tâche qui présente le double-avantage de :

1. Reposer les oreilles.

2. Nécessiter zéro matériel.

Les équipes se lancent donc dans d’hasardeuses improvisations, tentant de recréer un tremblement de terre, l’attaque d’une banque ou le secours chevaleresque d’un gent damoiseau. 

Je continue à considérer cette sortie avec beaucoup de circonspection. Oui, présenter le bahut comme un endroit doux, agréable est essentiel. Mais faire cours est-il aussi violent pour les mômes que nous soyions, dès la première semaine, en train de les sortir des salles de classe ? L’interrogation n’a rien de réthorique. 

Au retour, trois rencontres, encore trois élèves de cinquième Glee. Freed, un élève ultra bûcheur aux résultats cosmique un “petit homme de combat”, comme le dit Monsieur Vivi, multi instrumentiste, qui vient me raconter une série de blagues idiotes auxquelles, bien évidemment, je me tords de rire. Regard de gamin fier de sa bêtise, avoir fait rire un adulte. J’ai la prétention de croire que ça lui a fait beaucoup de bien.

Arès ensuite, nouvellement arrivé. Qui a passé les premiers jours dans une provocation douce : “On est obligé d’aller au pique-nique ? On peut pas juste faire de la musique ou sécher les cours ? Je suis obligé de faire du français ?
– Pourquoi ces provocations, Arès ?”

Il me regarde, ma question est pour lui limpide. 

“Je ne sais pas trop.”

Il ne nie pas. Je l’ai entendu parler, dans le rang, de sa famille d’accueil, des jours passés à s’ennuyer chez sa grand-mère. Encore une histoire personnelle éminemment complexe à observer, avant de décider si elle menace ou pas la réussite du môme. L’une des parties les plus terriblement complexes du métier d’enseignant de REP +

Spike, enfin. Un immense mec qui, au début de sa cinquième, a presque déjà fini sa mue. Toujours un peu ailleurs, toujours un peu indifférent. Nous avons dû échanger six phrases en face à face l’année dernière, en dehors des cours de français et des réunions.

“Monsieur, vous pensez toujours à partir l’année prochaine ?”

(J’ai évoqué cette possibilité-là une fois en février dernier quand ils m’ont demandé si je resterai leur prof jusqu’en troisième)

“C’est possible Spike.
– Faut pas monsieur, faut pas ! On a nos habitudes, moi je risque de perdre, hein, si vous partez !
– Spike on va faire un marché. Si je pars vraiment, un mois avant la fin des cours, je serai horrible avec vous, de façon à ce que vous ne me regrettiez pas, ça vous va ?”

Rire sincère. Il repart vers ses potes d’un pas léger.

Adolescence, le continent des mystères.

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