
Splendeurs et misères d’un prof de REP +
La journée commence triomphalement. Les cinquièmes Glee devaient effectuer une lecture expressive et comme les cinquièmes Glee sont BEAUCOUP trop intenses, ça c’est transformé, pour la moitié d’entre eux en scènes de théâtre improvisée. Sans le moindre complexe, ils me demandent de leur ouvrir la salle d’en face, vide, pour se changer et répéter, tandis que d’autres groupes s’échauffent dans le couloir. Johshua, le CPE qui passe dans les couloirs me jette un regard intrigué, tandis que j’encadre des mômes qui se roulent par terre pour les besoins du scénario et une autre qui, pour figurer une barbe vient de s’enrouler les nattes autour du menton sans le moindre complexe (le 5ème Glee a zéro inhibition, ce qui promet un moment bien croquignol quand les hormones de l’adolescence frapperont). Je hausse les épaules avec un grand sourire.
Évidemment, on passe un super moment.
Je retrouve Benvolio, qui est l’un de ces élèves que j’aime d’amour. Lui et moi souffrons du même handicap : une absence totale de rythme. C’est un putain de handicap, les gens n’ont pas idée. Quand tu n’as pas de rythme, ce n’est pas qu’en danse ou en percus que tu souffres. Quand tu n’as pas de rythme, il te manque une base essentielle, fondatrice, de ton être. Tu haches tes phrases n’importe comment, tu prends la parole avec toujours un temps d’avance ou de retard, passant ainsi pour le pire des goujats, tu fredonnes juste, mais trop tôt ou trop tard.
Ça se travaille. J’ai mis en place des milliards de stratégies. Compter les temps dans ma tête, utiliser mes doigts comme métronome, parler en vers réguliers histoire de dompter les syllabes qui se barrent. Ça fait vingt ans que ça dure et ça m’épuise. Je lis dans les mouvements de Benvolio les mêmes attelles de papier, fragiles, si fragile, pour éviter de trébucher sur les mots. Je me souviens, l’année dernière, de cette phrase qu’il devait scander, lors d’un spectacle. Treize mots. On l’avait répété tous les deux, une heure, enfermés dans une salle du collège (c’est interdit). Il y était arrivé, fier comme s’il avait soulevé deux tonnes de fonte. Et là, interprétant son personnage, à nouveau, son poignet poignarde l’air, à la recherche, un deux trois, un deux trois, des temps. Et je cache ma déraisonnable affection qui me fait comme un petit soleil dans la poitrine.
Nouveau triomphe en cinquième Arkham. Je leur sors mon cours le plus structuré et cadré possible. Activités variées et ciblées, un vrai appartement témoin pour inspecteur de l’Éducation Nationale. Ils adorent, et deviennent de petits choupinous durant quarante minutes (après, il faut aller chercher les manuels). Même Oswald, qui a la tête d’un môme de huit ans et la carrure d’un ado de seize fronce les sourcils sous la réflexion en répondant à ses questions à l’aide d’un QR code (je suis cette année un prof geek-techochic en plus d’être un bobo végétarien semi-sportif. Je crois que le monde entier a au moins une bonne raison de me trouver insupportable).
Encore une fois bêtement porté par l’euphorie, je pars du principe que mon cours, solidement bossé la semaine dernière, se passera sans heurts avec les troisièmes Max.
Manque de bol, ils ont décidé de me tester deux heures durant.
C’est la période dans laquelle je suis le plus faible, comme je le dirai à Monsieur Vivi un peu plus tard. La période poisseuse, haïssable. Mon autorité se fonde sur mes cours, que je tente de faire le plus rassurants et précis possibles, sur le fait que je me refuse à user de mon pouvoir de rétorsion tant que je n’y suis pas totalement contraint, parce que ce n’est pas important, dans le système que je bâtis. Cet univers professoral n’est ni pire ni meilleur qu’un autre: il est juste terriblement difficile à tenir quand une classe veut de l’autorité. Veut qu’on serre la vis, qu’on sanctionne, qu’on montre qu’en tant que prof mec, on a des couilles. Manque de bol, ils tâtent au mauvais endroit.
Je refuse de perdre mon calme, mais la dernière demi-heure se terminera par un travail sur feuille, noté et évalué, tandis que j’égrène ce que j’avais préparé pour eux. Je déteste fonctionner au chantage, mais plus encore à la rétorsion. Petite lueur à la sonnerie : les plus pénibles sortent sous le regard sévères des autres mômes. Je sais que la désapprobation de leur pair aura infiniment plus de poids que la mienne. Et me dit que les gentils gagnent toujours à la fin.
Retour à Paris avec Monsieur Vivi. On recause élèves, on dissèque nos journées. Le boulot à faire pour leur donner un vrai, beau sens, est immense.