
Il plane un silence de mort sur la classe de 3ème Max.
Déchiré quelques secondes plus tard par un hurlement. C’est moi. Les quelques secondes, c’était le temps de reprendre mon souffle, le temps de laisser la sidération s’installer. Sur le visage des mômes, je vois la scène, parfaitement dépeinte : moi, la figure tordue par la colère, éructant littéralement, trop hargneux pour être même ridicule. Eux, la bouche mi-ouverte, ne parvenant pas à établir l’équation entre le prof maladroit et excentrique de d’habitude et cette silhouette agitée de soubresauts qui leur crache à la gueule.
“Jamais, plus jamais j’entends le mot pédé dans mon cours ! Plus jamais ! C’est comme si tu dis sale nègre ou pute !”
Le voussoiement s’est envolé, la syntaxe est plus que vacillante. Les expressions qui provoquent l’indignation des mômes lâchées sans hésitation. Je veux de la violence, je veux qu’ils ne voient plus que des flammes. Qu’ils sentent la brûlure, et que si jamais un mot de ce genre-là est à nouveau lâché, quelque chose de grave, d’indicible pourrait arriver.
Au fond de moi, toujours, il y a le serpent, le monstre froid. Je n’ai jamais suffisamment perdu le contrôle, euphorie, ébriété ou haine, qu’elle parvienne, lucide et implacable, à se taire. Cette fois-ci, le serpent m’interroge, tandis que je continue à hurler :
“Est-ce que tu vas le leur dire ? Est-ce que tu vas tenter ce grand moment d’héroïsme ? Monsieur Samovar, le prof sans peur et sans reproche, qui fait son coming-out parce que ce serait la classe, là, maintenant, de leur montrer que tu as des couilles, que tu leur donnes une leçon.”
Hésitation. Ce serait tentant. Ce serait écrire sa légende, et dieu sait si, à Ylisse, le statut légendaire est enviable.
Mais non. Bien sûr que non. Ce n’est ni le lieu, ni le moment. Ce que je leur enseigne n’est pour l’instant que cela : il est des termes innommables. Qui déchaînent la violence et le chaos envers leurs auteurs. Rien de plus. Alors quand je hurle à nouveau, plus fort encore, c’est exactement ce que je dis. Que certains mots sont inacceptables, que je serai aussi furieux dans la cours ou dans le bus, que jamais, jamais, cette boue ne doit sortir de leurs bouches, qu’elle les dégrade.
Je me laisse couler dans ma chaise. Pendant trois minutes – je compte – pas un mot de ma part. Et le malaise palpable des mômes.
“Je reprends le cours. Parce que c’est ce qu’on a tous à faire.”
Ils saisissent lentement leurs stylos. Je recommence à les faire noter. Pas trop vite. Monocorde. Pour laisser résonner les dernières ondes jusqu’au bout.
En espérant avoir cette heure-ci mené le bon combat.