Lundi 9 octobre

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“J’arrive au taquet au bahut. Cours impeccables, veste qui va bien, week-end parfait. Cette journée sera celle d’un prof modèle grâce à qui les élèves s’épanouiront dans…

“Quelqu’un a le planning des élections de délégués ?”

Je.

“Ah ben tu passes maintenant, Monsieur Samovar, tu as préparé un truc ?”

Malédiction.

Ravalant une solide brassée de jurons, je me dirige vers la salle polyvalente où a lieu le scrutin avec mes ouailles. Celles-ci sont toutes affolées parce que “Monsieeeeur, on a pas eu le temps d’écrire nos discoooooours !”

Sept candidats dont Delphine et Spike, très convaincants en Michelle et Barack Obama juniors, Nanami, nouvelle arrivante, qui remportera les suffrages à la majorité absolue, et Zamza, délégué de l’année dernière, qui ne recueillera que peu de voix parce que “c’est juste, monsieur, il faut que ça change !”
Le scrutin se conclue sur une image d’Épinal, les deux gagnantes du scrutins chacune d’un côté d’une autre candidate malheureuse pour la consoler. Le thème d’aujourd’hui est donc : “Le triomphe avec humilité.”. Ça devient critique, les cinquièmes Glee en sont à un point où ils pourraient poser pour un vitrail au moins une fois par cours.

Ce n’est pas vraiment le cas des cinquièmes Arkham, ou alors les vitraux torturés d’une cathédrale de Dark Souls. Il faut dire que j’ai tendu le bâton pour me faire battre : j’ai tenté de les faire bosser en autonomie. Les mômes que j’ai habitué à un cadre extrêmement rigoureux s’en donnent à coeur joie.
Non, pas tous en fait. 
Parce qu’à la fin, j’en retiens une quinzaine. Qui me regardent bizarrement. Je leur parle. Leur dit que je suis fier d’eux. Que ça ne doit pas être facile d’essayer, de se tromper, de recommencer avec six ou sept personnes qui s’esclaffent devant leur tentatives de se comporter en élèves. Ils sont forts et beaux. De temps en temps, parler à ceux qui essayent, l’engueulade inversée, ça fonctionne. On verra.

Après-midi redoutée avec deux heures de troisième Max. Aujourd’hui, je me voue à la technologie. J’exploite toutes les possibilités d’un logiciel de gestion de classe que je ne nommerai ici que s’ils me font un gros chèque. Compte à rebours pour installer les classes en îlots, compétences validées en direct, instructions qui défilent… Les mômes bossent dans une concentration absolument incroyable, et beaucoup de bonheur.
“Ils ont besoin d’être broyés.”, me dit monsieur Vivi. De temps à autres, pas en permanence, sentir l’étau, qui peut faire tant de mal et tellement rassurer. 
Je conclue le cours avec une prise de notes sur Romain Gary. La promesse de l’aube.

“La mère du narrateur ment pour protéger son fils.
– C’est pas vrai, vous avez mal compris le texte, monsieur.”

Aria, évidemment. Aria, celle qui se déclare fièrement méchante et passe son temps à contester. La sonnerie retentit dans trois minutes, j’ai mobilisé beaucoup d’énergie à gérer la classe. Je réponds avec un peu de fatigue et de lassitude :

“De toutes façons, Aria, je dis noir vous répondez blanc, votre truc c’est juste de vous opposer.”

Et comme beaucoup de phrases qu’on balance sans réfléchir, celle-là percute. Silence total, respectueux, même. J’ai l’impression d’être Robin des Bois qui a percé la flèche de son rival. Aria me regarde sans la moindre hargne, et sa copine la contemple en hochant la tête.

“C’est vrai, t’es grave comme ça, en fait.”

Aria partira en me disant au revoir, très sérieusement. Encore une fois, se garder de surinterpréter. Mais elle semble avoir atteint un rivage peu connu de ses pensées. Qui sait où son exploration la mènera.

Soir. Monsieur Vivi part pour un moment au Pays d’Oz. On trinque à ses beaux voyages et à la joie que j’ai de le voir quitter les terres d’Ylisse. C’est trop bien pour lui.

Il va me manquer.

Il me manque.

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