
Je suis désormais un prof assez vieux pour avoir en classe des “frères de”. Des “soeurs de”. Surtout à Ylisse, où les fratries sont nombreuses. Et c’est l’une des répliques les plus fréquentes en salle des profs :
“Ah, tu as Unetelle ! Parles-en à Monsieur Samovar, il a eu son frère en cours, tu te rappelles, Monsieur Samovar, de Rayan ?
– Oh là là oui ! On a sa soeur cette année ?”
Dès le début de ma carrière de prof, mon crédo a été le suivant : ne jamais évoquer les frères et soeurs. Parce qu’un élève est un individu à part entière, et qu’il n’a pas à porter le poids des bêtises de ses aînés ou à profiter de leurs exploits scolaires.
Seulement, comme tout dans ce métier, les choses ne sont pas aussi simples.
Certains mômes sont en effet très reconnaissants d’être traités comme des êtres détachés de toute famille : ils se construisent leur personnage par eux-mêmes, et échangent à peine un regard avec leur frère ou leur soeur dans l’enceinte du bahut.
D’autres au contraire, ont ce besoin régulier de nous rappeler qu’ils ne sont pas qu’eux-même :
“Aifred vous envoie le bonjour !”
“Vous l’avez vu avec ma soeur Velvet, ça, monsieur !”
“Moi je suis meilleure que Luke en grammaire, vous allez voir.”
Léger dépit quand on ne relève pas leur phrase ou qu’on leur explique que ça ne nous intéresse pas.
Comme à peu près tout dans ce boulot, avoir une seule façon de faire, une seule loi, ne fonctionne pas.
Comme à peu près tout dans la vie, il faut croire.