
“Monsieur, vous connaissez ce livre ?”
Valeria me tend un exemplaire usé du premier tome du Seigneur des Anneaux. Je croise son regard. Valeria a cette qualité qu’elle ne joue pas à l’élève naïve.
“Je veux dire, bien sûr que vous devez connaître. Mais vous l’avez lu ?
– Oui, plusieurs fois.
– Et vous avez aimé ?”
Des pages cornées, dépassent un bout de plastique coloré, avec une fille aux yeux démesurés dessus. À peu près au tiers du bouquin.
J’aimerais ouvrir la bouche et laisser le flot couler. Lui parler du début de l’aventure des Hobbits, cette partie de campagne qui se termine dans les souterrains des Galgals, l’étonnante présence de Tom Bombadil. Le conseil d’Elrond et, peu à peu, la lente complicité avec ces personnages pourtant si peu humains.
J’aimerais lui raconter comment j’ai campé dans la Moria, m’asseyant tout près de Gandalf que j’imaginais parfaitement, sauf le regard – Ian Mac Kellen lui a donné des yeux dans mon imaginaire, c’est un grand prodige – parce qu’il était le seul après de qui je me sentais en sécurité. J’aimerais lui raconter l’horreur innommable face au Balrog et mes pleurs auprès de la Dame de la Lorien. J’aimerais lui raconter comment je suis entré dans la communauté, comme des milliers d’autres lecteurs. Je n’ai jamais autant eu envie de parler d’un bouquin avec un élève.
“Oui. J’ai aimé. Vous en êtes où ?
– Euh, ils arrivent chez… Elrond (elle prononce Elron), c’est ça ?
– Alors on en parlera quand vous aurez fini le livre ?
– Ah oui ? (C’est son truc à Valeria, ce gentil étonnement, “Ah oui ?”) Pourquoi ?
– Je ne veux pas vous…
– Spoiler ?
– … Gâcher la surprise, pour parler français.
– OK… Ben j’ai hâte !”
Elle tourne les talons et j’inspire lentement. Découvrir Tolkien, ça doit se faire tout seul. Personne d’autre qu’Aragorn, Frodon et les autres pendant la traversée.
Quelle joie de la voir s’aventurer en Terres du Milieu.