Vendredi 13 octobre

J’ai dit l’autre jour aux cinquièmes Arkham que le vendredi 13 était le jour qui tombait le plus souvent dans l’année – je l’ai entendu dans Persona 3, je ne sais pas si c’est vrai – et que du coup, certains avaient décidé d’y voir un jour porte-bonheur. Pour refuser le malheur.

“Et pour vous, demande Zamza, c’est un jour porte-bonheur ou malheur ?”

Les Troisième Max me mettent la misère dans un cours en co-enseignement avec Raura. Jusque là, les six ou sept élèves les plus en difficulté avaient toujours le bon goût de sécher à tour de rôle. Aujourd’hui ils sont au complet et c’est. Juste. Trop. Comme je l’avais déjà écrit. Trop de dysfonctionnement trop divers. Entre Clara que sa soeur a amené jusqu’à la porte de la classe pour éviter qu’elle sèche (”La prochaine fois, je m’assois à côté d’elle.” m’affirme cette impressionnante jeune femme d’une vingtaine d’année), à Shiro qui a “trop de problèmes pour une seule personne”, comme le dit sa prof principale, en passant par les bouderies de Léo et la hargne adolescente de Sierra. Je ne fais pas cours, je jongle avec des personnalités. Individualisation ? C’est presque un apprentissage par môme qu’il faudrait dans cette classe terriblement hétérogène.

En deuxième heure, je suis seul, et là, c’est la mise à mort. Ils sortent leur grosse massue de leur petit sac Shopi, et me la carrent dans la figure. Je parviens à peine à amorcer une – minable – entame de début de cours.

Je dois repenser mon rapport à cette classe, leur réussite en français est à ce prix, mais pour le moment, je suis à cours d’idée.

Après-midi théâtre, les sixième, cinquième et quatrième Glee vont voir Songe d’une nuit d’été. Ils ont tous amené leur autorisation de sortie, chose qui arrive une fois toute les années bissextiles à Ylisse. Les mômes marchent gentiment une trentaine de minutes dans les coins les plus moches de la ville, en se moquant de mon sens de l’orientation. Arès me suit comme mon ombre.

“Monsieur, si vous voulez, on prend cette voiture là tous les deux, pour aller plus vite. Mon frère m’a appris à démarrer une voiture avec les fils.
– Ahueeeeuh eeeeeet… Il fait quoi votre frère dans la vie, Arès ?
– Il fait des études de garagiste.”

Je réprime un ouf de soulagement, tandis que je signale d’un ton sec aux quatrièmes que le premier à ressortir son portable pour traquer des Pokemon risque de me voir évoluer en Leviator et ils ne veulent pas ça. 

Entrée dans la salle de spectacle Arès est au milieu de la rangée. Je me retourne pour expliquer à un sixième que le combo Coca-Pringles est interdit au théâtre parce qu’il fait fondre les dents (les sixièmes sont crédules) ce qui le fait pleurer (les sixièmes sont sensibles) avant de m’installer sur mon siège. Arès s’est décalé de huit places pour être à côté de moi.

Une voix idiote me souffle “Il a besoin d’un papaaaaa.” et je la réprimande. Il a besoin de contacts humains qui ne s’effritent pas quand il les met à l’épreuve. Arès n’aura jamais une famille traditionnelle mais ne sera pas brisé pour autant. Il aura ses racines, ses fondations. Toutes gribouillées mais qui tiennent. C’est le voeu que j’ai fait en parlant de lui avant-hier.

Spectacle splendide. Certains élèves dorment, sauf pendant “la scène de bagarre”, unanimement applaudie. Je me dis qu’il faut que je leur dise que ce n’est pas grave, qu’un Shakespeare, ça s’apprend. 
Je me dis que j’ai adoré un mouvement de danse de la reine Titania, qu’avant de connaître C., j’aurais sans doute discrètement fermé les yeux durant cette lente chorégraphie. Que j’aimerais bien inviter C. pour leur en parler, justement. 

Journée de bonheur ou de malheur, ce vendredi 13. Comme chaque jour, un peu des deux, je suppose. Quand on est adulte, la magie a tendance à s’étioler.

Mais on a les outils pour la construire. 

Jeudi 12 octobre

Exercice de style : faire réagir quatre classes sur le même sujet. C’est toujours extrêmement instructif.

Exemple :

– Cinquième Arkham : * après un quart d’heure passé en polo, en plein milieu d’un exercice sur la lecture à haute voix.*

“Et alors l’ép… l’éventail…
– L’épouvantail.
– L’é-pou-van-tail dit à Dorothée… Wesh monsieur, c’était pas une fille l’héroïne ?
– Dorothée EST un nom de fille !
– Azy, personne s’appelle comme ça.
– Merci de me faire prendre un coup de vieux supplémentaire et continuez.
– L’épouvantail dit à Dorothée… WESH MONSIEUR VOUS AVEZ UN TATOUAGE !”

Apocalypse dans la classe. Les trois qui regardaient discrètement par la fenêtre tournent la tête simultanément, exploit que je n’ai jamais réussi à accomplir depuis le début de l’année, Zamza se précipite sur moi au mépris de toutes les règles instaurées en classe et de ma bombe à poivre anti-agression, tandis qu’Onell couine à en percer les tympans de la classe à côté.

Bilan : un quart d’heure pour les récupérer, une récréation amputée de précieuses minutes parce que j’ai bêtement permis qu’ils inspectent le dessin.

– Troisième Tardis : 
“Psssh psssh psssh vous avez vu le prof ?
– Oui, à ton avis pourquoi il s’est fait ça ?
– Je sais pas, c’est bizarre à son âge de se faire tatouer…
– Euh…. Je vous entends, je suis à côté de vous, les enfants…
– Non mais monsieur, on parle du fait que Romain Gary se fait appeler un tatoué, ce qui est ironique, car il met ainsi en exergue sa dureté alors qu’on voit bien qu’il est démuni face à sa mère.
– … Vous avez appris à bien utiliser le mot “exergue” juste pour que je ne puisse pas protester dans ce genre de situations, c’est ça ?
– Avouez que vous êtes un peu fier, monsieur. 
– Un peu.”

– Troisième Max, croisées dans les couloirs.

“Aaaah monsieur, c’est quoi çaaaaa !
– Mais… ne vous mouchez pas dedans, Kwanda !
– Raaaaaï, le prof c’est un gangsta !
– Euh je…
– RAAAAAAAAÏ !

– Cinquième Glee, avec un peu d’agacement :
“Bonjour à tous. OUI je me suis fait tatouer, NON vous ne l’avez jamais vu parce que c’était hier, OUI j’ai eu mal, OUI vous pourrez regarder à la fin du cours.”
Et là, comme un seul homme, sans concertation, vingt-trois élèves se lèvent pour une standing ovation, type Palme d’Or du Festival de Cannes au moins (ou prix gagné par Xavier Dolan, parce que je préfère). 

Et après on s’étonne que certains profs se sentent schizophrènes…

Mercredi 11 octobre

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Je regarde Arès et j’ai le coeur qui se tord. 

De belle façon. Comme devant les oeuvres légendaires, comme pendant un chagrin d’amour, comme devant des lieux magiques

Arès est arrivé cette année en cinquième Glee. Recommandé par S., son prof de musique de l’année dernière. Arès, gamin violent. Issu d’une histoire familiale atroce. Trimballé de droite à gauche, pour échouer à Ylisse, Arès, qui, depuis le début de cette année scolaire a été pris en charge, par l’humanisme rigoureux de Monsieur Vivi, par une pratique artistique intense, par une classe extrême à tous points de vue.

Arès qui, jour après jour, sourit un peu plus. Corrige sa posture. Fait tous les efforts possibles pour se comporter en élève. Pas tous les jours bien sûr. Pas tout le temps comme il faut. Mais les choses changent ; inexorablement. 

J’ai le coeur qui se tord parce que, sa douleur à lui, sa misère, je la comprends, je peux l’accepter, comme dit Monsieur Vivi. On me l’a expliquée quand j’étais plus jeune, elle correspond à la tristesse que j’ai lu dans les livres et vu dans les films. Et Arès, à travers les myriades d’adultes qu’il a vu, a réussi à comprendre comment l’exprimer, même si c’est toujours implicite. Sa vie est, sera terriblement difficile, peut-être pourrons-nous lui apporter beaucoup, peut-être échouerons-nous, mais nous luttons en terrain connu.

Quelques tables plus loin, il y a Delphine et Solange, les jumelles. Que j’adore. Mais jamais je ne ressentirai dans la poitrine le même déchirement que pour Arès. 

Je devrais, pourtant. Parce qu’elles aussi, sont malmenées par leur vie. Elles ont pourtant des parents présents, qui viennent aux rencontres parents-profs. Elles n’ont pas, comme Arès, à marcher longtemps, pour arriver au collège. 

“Mais tu sais, me dit ma collègue Kika, ça fait neuf ans que je les vois traîner dans le quartier, et manquer de se flanquer sous les roues de voitures quand elles déboulent à vélo. Tout le monde les connaît dans le quartier, mais personne ne s’en occupe.”

C’est un fait. Si tu veux savoir qui est ce type qui t’accoste tous les matins entre la gare de RER et le bahut, demande à Delphine, si tu veux savoir où manger les meilleurs sandwich du coin, demande à Solange. Pourtant, elles, parfois, arrivent au bahut sans petit-déjeuner. Elles n’ont rien trouvé dans le frigo qui leur faisait envie. Et à cette grand-messe parents-profs si, de temps en temps, les agenda, les carnets sont regardés, ce sont des yeux las, un peu agacés qui me regardent. “Non… Non…” Non évanescent qui se répète en permanence. 

Delphine et Solange, filles de tout un quartier, livrées à elles-mêmes. Un poids que je constate, dont je parle avec mes collègues, mais dont mon appréhension ne reste qu’intellectuelle. Ça n’existe pas dans les livres de mon enfance, de petites filles, de jeunes ados, entourées et négligées. Souriantes et abandonnées. 

Alors c’est à l’aveugle que nous tentons, nous leurs profs. De les extraire de leur amour des ragots, de les structurer dans leurs apprentissages. 

“Ils vont devenir quoi, l’année prochaine, quand on partira ? ai-je demandé à Monsieur Vivi, cette fois-ci une vraie boule dans la gorge. Il a rigolé.
– Tu ne te rappelles pas  ? C’est toi qui me l’a dit pourtant ? D’autres viendront. Et ce sera de bonnes années, pour eux.”

Partir, laisser derrière soi, toujours, des chantiers en friche. 

Des mômes dont les misères me parlent au coeur, ou en langues étranges. 

Mardi 10 octobre

Cette semaine avec les cinquièmes Glee, c’est semaine spéciale comédie musicale. Par groupe de quatre, ils mettent en place différents tableaux du spectacle de l’année. 

“Vous n’êtes pas encore une vraie troupe, leur a balancé mi-rigolard, mi-sérieux, Monsieur Vivi hier avant son départ. Dans une troupe, se mettre en groupe, c’est prendre les personnes les plus proches de soi.”

Bien entendu, leur orgueil démesuré n’a pas supporté la remarque, et ils se trouvent aujourd’hui agencés de façon totalement disparate, Lorelei, la plus grosse personnalité de la classe se prenant le bec avec Odessa, qui n’ouvre habituellement jamais la bouche, au sujet du tombé de la robe de l’un des personnages.

Heures super riches en émotion. Il y a ce personnage, la mère du personnage principal. Elle n’est encore qu’une esquisse dans le plan de travail que l’on a mis en place. Je vois Lym errer de groupe en groupe. 

“Qu’est-ce qui vous arrive, Lym ?
– À vrai dire monsieur (je retranscris mot à mot, Lym utilise vraiment l’expression “À vrai dire” à l’oral), j’essaye de comprendre le personnage de la maman. 
– Comment ça ?
– Regardez, dans cette scène, elle se comporte en dictateur de la ville qu’elle dirige, là, elle est maman poule avec son fils, là, elle est totalement indifférente… C’est bizarre quand même.”

La classe s’est tue pour écouter sa nouvelle déléguée.

“Elle a raison, monsieur, ça ne peut pas être juste une suite de textes, cette pièce, elle doit être cohérente, cette femme. Sinon on va nous prendre pour des rigolos avec cette pièce, on fait pas un truc de bébés.”

Je déglutis, j’ai le nez qui pique. La quasi totalité de la cinquième est en train de comprendre la création d’un personnage de fiction. Ce projet, sur lequel Monsieur Vivi passe des centaines d’heures, pour lequel je traite aussi durement ces mômes que je tente de me dévouer à eux se trouve un peu plus légitimé. 

À la sonnerie, ils laissent sur mon bureau des schémas, des lignes de texte, deux-trois esquisses.

“Vous avez vu, monsieur, on dirait Karaba la sorcière, en plus vieille et en plus moderne !
– Oui, et avec le chignon, c’est comme si elle était une femme politique !
– Elle a l’air un peu trop sévère non ? Avant elle était amoureuse…
– Faudra qu’on trouve comment montrer ça, la prochaine fois.”

Ils repartent, berçant dans leur sillage un monde imaginaire. Et la douceur de créer.

Lundi 9 octobre

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“J’arrive au taquet au bahut. Cours impeccables, veste qui va bien, week-end parfait. Cette journée sera celle d’un prof modèle grâce à qui les élèves s’épanouiront dans…

“Quelqu’un a le planning des élections de délégués ?”

Je.

“Ah ben tu passes maintenant, Monsieur Samovar, tu as préparé un truc ?”

Malédiction.

Ravalant une solide brassée de jurons, je me dirige vers la salle polyvalente où a lieu le scrutin avec mes ouailles. Celles-ci sont toutes affolées parce que “Monsieeeeur, on a pas eu le temps d’écrire nos discoooooours !”

Sept candidats dont Delphine et Spike, très convaincants en Michelle et Barack Obama juniors, Nanami, nouvelle arrivante, qui remportera les suffrages à la majorité absolue, et Zamza, délégué de l’année dernière, qui ne recueillera que peu de voix parce que “c’est juste, monsieur, il faut que ça change !”
Le scrutin se conclue sur une image d’Épinal, les deux gagnantes du scrutins chacune d’un côté d’une autre candidate malheureuse pour la consoler. Le thème d’aujourd’hui est donc : “Le triomphe avec humilité.”. Ça devient critique, les cinquièmes Glee en sont à un point où ils pourraient poser pour un vitrail au moins une fois par cours.

Ce n’est pas vraiment le cas des cinquièmes Arkham, ou alors les vitraux torturés d’une cathédrale de Dark Souls. Il faut dire que j’ai tendu le bâton pour me faire battre : j’ai tenté de les faire bosser en autonomie. Les mômes que j’ai habitué à un cadre extrêmement rigoureux s’en donnent à coeur joie.
Non, pas tous en fait. 
Parce qu’à la fin, j’en retiens une quinzaine. Qui me regardent bizarrement. Je leur parle. Leur dit que je suis fier d’eux. Que ça ne doit pas être facile d’essayer, de se tromper, de recommencer avec six ou sept personnes qui s’esclaffent devant leur tentatives de se comporter en élèves. Ils sont forts et beaux. De temps en temps, parler à ceux qui essayent, l’engueulade inversée, ça fonctionne. On verra.

Après-midi redoutée avec deux heures de troisième Max. Aujourd’hui, je me voue à la technologie. J’exploite toutes les possibilités d’un logiciel de gestion de classe que je ne nommerai ici que s’ils me font un gros chèque. Compte à rebours pour installer les classes en îlots, compétences validées en direct, instructions qui défilent… Les mômes bossent dans une concentration absolument incroyable, et beaucoup de bonheur.
“Ils ont besoin d’être broyés.”, me dit monsieur Vivi. De temps à autres, pas en permanence, sentir l’étau, qui peut faire tant de mal et tellement rassurer. 
Je conclue le cours avec une prise de notes sur Romain Gary. La promesse de l’aube.

“La mère du narrateur ment pour protéger son fils.
– C’est pas vrai, vous avez mal compris le texte, monsieur.”

Aria, évidemment. Aria, celle qui se déclare fièrement méchante et passe son temps à contester. La sonnerie retentit dans trois minutes, j’ai mobilisé beaucoup d’énergie à gérer la classe. Je réponds avec un peu de fatigue et de lassitude :

“De toutes façons, Aria, je dis noir vous répondez blanc, votre truc c’est juste de vous opposer.”

Et comme beaucoup de phrases qu’on balance sans réfléchir, celle-là percute. Silence total, respectueux, même. J’ai l’impression d’être Robin des Bois qui a percé la flèche de son rival. Aria me regarde sans la moindre hargne, et sa copine la contemple en hochant la tête.

“C’est vrai, t’es grave comme ça, en fait.”

Aria partira en me disant au revoir, très sérieusement. Encore une fois, se garder de surinterpréter. Mais elle semble avoir atteint un rivage peu connu de ses pensées. Qui sait où son exploration la mènera.

Soir. Monsieur Vivi part pour un moment au Pays d’Oz. On trinque à ses beaux voyages et à la joie que j’ai de le voir quitter les terres d’Ylisse. C’est trop bien pour lui.

Il va me manquer.

Il me manque.

Samedi 7 octobre

Il est près de 2h du matin quand T. et moi commençons à jouer, dans ce concert organisé pour la Nuit Blanche. Dans quelques heures je m’alignerai sur le départ d’un demi-marathon, avec Monsieur Vivi. Je ne suis pas encore sûr d’y arriver.

Lorsque je dis à C. que j’ai mauvaise conscience à l’idée de me dédire à l’égard d’un ami, je ne suis pas tout à fait honnête, même si je ne m’en rends pas exactement compte.

À l’IUFM, il y avait cette camarade qui, lorsque nous nous étions présenté, en début d’année, avait commencé par dire qu’elle n’était pas “que prof”. Elle avait parlé de ses passions, notamment pour les jeux vidéo.

Ses mots résonnent encore aujourd’hui. J’ai envie de pouvoir être beaucoup plus que “juste prof”. Lancer des mots, sur des pages et sur scène, courir avec un T-shirt criard, lire jusqu’à pas d’heure.

Parce que je sais, sans hésitation, que mon moi-prof doit tellement à toutes mes autres facettes. Vivre multiple. Pas facile mais, pour moi, essentiel.

Vendredi 6 octobre

“Monsieur, je peux vous envoyer un truc que j’ai écrit ?”

Mina est une gamine vive, enthousiaste, au débit de voix un peu haché. Je l’ai eu une année en latin, ça n’avait pas été très probant. Visiblement ses parents tenaient plus qu’elle à ce qu’elle en fasse, et elle m’avait couvé d’un regard hargneux jusqu’à ce qu’elle obtienne enfin l’autorisation d’arrêter. 

Cette année par contre, métamorphose. Mina est en passe de sortir physiquement du collège. C’est un truc indéfinissable mais que je remarque invariablement chez les mômes qui viennent nous voir après avoir obtenu leur brevet. Ils se tiennent plus droit. Savent que faire de leurs bras, qui ne brinquebalent pas ici et là, arrivent à vous regarder dans les yeux sans gêne ni agressivité. Mina a presque tout ça. Quand elle ira en seconde – ça me paraît quasi-certain – elle se redressera des quelques millimètres qui manquent encore et sera prête pour ses aventures à elle. De collégienne, elle deviendra tout ce qu’elle veut.

En attendant, elle se tient devant moi, un large sourire sur les lèvres. 

“Je… ah euh… bien sûr.”

J’ai bafouillé, j’en déduis que ce doit être important. Je bafouille toujours aux moment cruciaux. Je lui file le mail destiné aux élèves. 

Moins de douze heures après “Une fiction que j’ai écrite” atterrit dans ma boîte.
Un texte plein à craquer de promesses d’un style, de potentiel, de manque de lectures essentielles, de maladresses sur lesquelles on peut bâtir.

Mina qui demande une réponse, et qui demande aussi, à n’en pas douter, à être nourrie intellectuellement. Même si je me fous de la gueule de ceux qui le font à l’oral, l’expression qui me vient à l’esprit est anglaise : “Step up your game” “Revois ton boulot à la hausse.” Mina en a besoin, et elle n’est sans doute pas la seule. Ce genre de rappels est toujours bénéfique.

En attendant, il y a ses deux pages en police 12 times new roman. Ces moments-là sont délicats, comme les petits ressorts d’un mécanisme d’horlogerie : trouver les mots qui ne seront ni trop convenus ni trop abscons, éviter les phrases qui pourraient faire douter ou même blesser. 

Le week-end pour y réfléchir.