… Et pour ce dernier dimanche de l’année, on s’évade encore !
365 nouvelles pages blanches à venir. Remplissons-les des mots les plus beaux.
… Et pour ce dernier dimanche de l’année, on s’évade encore !
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“Comment me sentir légitime en tant que prof ?”
Lorsque, pris d’une crise de narcissisme sans précédent – ou d’une envie de me prendre pour Yoda – je me risque à prêter l’oreille aux questions que soulèvent ce blog, celle-ci arrive très largement en premier (devant “Quelle profondeur le trou dans lequel tombera mon inspecteur doit-il faire ?” et “Qui a volé mon petit goûter en salle des profs ?”)
Je ne prétends pas avoir une expérience gigantesque du monde du travail. Mais j’ai tout de même l’impression que cette préoccupation est particulièrement prégnante dans ce boulot.
Et à raison.
À entendre les collègues, les parents, les médias, le rôle d’un enseignant dans le développement d’un môme est primordial. Et en plus de ça, lui, il est payé pour ça. Par l’état, le plus souvent. Nombre de facteurs qui conduisent à se poser encore et toujours l’éternelle question “Suis-je légitime en tant que prof ?” (en particulier à la fin d’une heure durant laquelle la quatrième E t’a motoculté la face que ce n’est plus un visage que tu as mais un jardin à la française.)
La seule réponse que je me sens en droit d’apporter est la suivante : personne ne saura jamais s’il est vraiment légitime en tant que prof. Pour peu qu’elle ou il ait été reconnu capable d’enseigner, qu’il ou elle prépare ses cours consciencieusement et corrige ses copies et ne cherche pas uniquement à avoir le silence en traitant ses ouailles de petit jean-foutre, n’importe quel prof est légitime. Et personne ne doit jamais nous convaincre du contraire.
Jeter un regard sur les années passées et à venir et se demander si l’on mérite le titre de prof, ça provoque un vertige terrible. Et stérile. La légitimité, c’est une histoire de petits pas. Elle se construit. Lentement. Et bien sûr, au départ, elle est ténue. Indéniable mais frêle. Elle se bâtit, au fil des expériences professionnelles, des succès et des échecs. Elle se concrétise.
Mais n’est jamais monolithique. Une légitimité, on lui fait confiance et on l’interroge. Comme un pont de singe au dessus d’un ravin. Personne ne le traversera à cloche pied ou sur une trottinette. Mais pas après pas, on lui confie notre métier. Et nos élèves.
Notre légitimité est réelle. Indéniable.
Et sur ce, je me tais, avant de ne faire plus qu’un avec la Force.

Suite de mes aventures sur le magnifique Espace Numérique de Travail.
Le formateur nous a demandé, durant notre initiation au machin – dont je me rappelle avec un enthousiasme qui me donne envie d’ouvrir la fenêtre et de hurler tout nu des insanités en tchèque – d’utiliser la chose avec nos élèves. Ce que je me suis empressé de faire.
Aujourd’hui, message de Benvolio.
“Bonjour monsieur. Voici comme promis le travail demandé. Par contre, j’ai fait la carte mentale sur un autre logiciel, parce que celui que vous nous avez donné était vraiment mauvais désolé.”
… La rentrée s’annonce problématique.

Je me galère à faire tenir des copies de brevet sur la tablette du TGV, plus conçue pour soutenir une mini-bouteille d’eau et un téléphone portable.
Le devoir que je corrige est plus lourd d’un regard. Je relève la tête et croise les yeux de ma voisine. Elle doit avoir une quinzaine d’années :
“Vous êtes prof de français ?
– Oui… ou alors je suis le voleur le plus courtois du monde.– Pourquoi les profs corrigent toujours dans les trains ou les métros ?
– Pour gagner du temps, je suppose.
– Mais vous avez pas l’impression de toujours trimballer vos élèves avec vous ? Je demande, parce que je veux être prof, aussi.”
Je baisse un tout petit peu les paupières. Et ils sont tous là, du premier au dernier, jusqu’au bout de leurs intonations. Tous les mômes.
“On apprend à bâtir des murs. C’est essentiel.
– Commet vous faites ?
– Tout le monde a ses stratégies. Moi, j’écris sur ce que je vis au travail. Ça permet de cristalliser les tonnes d’expériences que l’on vit chaque jour.
– Et ça fonctionne ?”
La plupart du temps.

Aujourd’hui, en voiture, c’est avec Samovar père que je discute. Je me laisse aller à me plaindre de décisions de Cheffe et de Cheffe Adjointe. Chef Adjoint, il l’a été, lui.
“Tu passes ton temps à avaler des couleuvres, c’est vraiment un boulot à la con. On te mets des dizaines d’exigence sous le nez et en plus de ça, tu dois motiver tes troupes.”
Le grand paradoxe de “l’équipe pédagogique”, telle qu’elle nous est présentée : les adultes qui sont censés travailler “dans l’intérêt de l’élève” sont en réalité soumis à des injonctions souvent différentes en fonction de leur rôle, et souvent contradictoires. Avec pour résultat, des blocages et des rancoeurs.
Quelles qualités, au fond, attendrais-je d’un chef d’établissement idéal ? Une indépendance totale face aux institutions ? Un soutien indéfectible ?
Pas évident.
Mais avant tout, je crois, juste une honnêteté totale, quant aux attentes que sa hiérarchie lui transmet. Je ne doute pas que les demandes qui lui sont transmises vont à l’inverse de ce que nous pensons être l’intérêt des mômes. Mais je pense qu’il est essentiel que l’on nous dise clairement dans quel sens notre hiérarchie à son plus haut point, cherche à nous diriger.
Histoire que nous arrivions tous à tirer dans le même sens. Ou à nous opposer, sans rancoeur ni colère.
Comme des adultes.

Discussion parentale. Mme Samovar est à deux ans de la retraite. Prof des écoles, puis prof de SEGPA. Plusieurs décennies de bons et loyaux services. Elle a vu défiler des milliers de mômes, leur a apporté tout ce qu’elle pouvait. Des échecs et des réussites, en pagaille.
Et elle termine sa carrière comme elle l’a commencée ou presque. Les mêmes interrogations, les mêmes problèmes. Juste beaucoup plus de fatigue. En ces deux dernières années, Mme Samovar en a assez. Assez de répéter, ad nauseam, les mêmes tâches. Elle est loin d’être la seule. Combien en ai-je vu, des collègues, fidèles à l’Éducation Nationale jusqu’au bout des ongles et qui, après près de quarante ans passés à bosser pour la cause, n’en peuvent plus.
“C’est maintenant que tu devrais être formatrice.” lui dis-je pendant qu’on fait la vaisselle. Des années de cours impeccables, de gestion face à des classes souvent problématiques, de savoir-faire sans cesse renouvelés d’une rentrée à l’autre.
Tant de connaissances qui disparaîtront quand, épuisée, elle partira enfin. Comme elle est partie, en silence et humblement.
Souvent, on craint l’idée de véritables Ressources Humaines dans l’Éducation Nationale. Je pense au contraire que ce service est véritablement nécessaire. Pour cesser de malmener les nouveaux-venus comme les vétérans.

Tous les jours, se lever. Et c’est dur, parce qu’on est fatigué, parce qu’on a mal, parce qu’on en a assez. Et tous les jours, se trouver une poignée de raisons dérisoires. Toutes-puissantes. Pour Noël, cédons à la guimauve et partageons-les.
– Avoir trouvé la sonnerie de réveil la plus douce possible, celle qui réveille juste comme il faut. Et, le pied posé à terre, entendre un bruit de petites pattes. Tartelette – c’est un lapin Tartelette – qui se précipite vers moi en grognant, avant de s’arrêter à deux millimètres. C’est son jeu préféré.
– Refermer la main sur le livre que je suis en train de lire en ce moment. Se dire que pendant quarante-cinq minutes, je pourrai me plonger dans un univers, quel qu’il soit, sans être interrompu. Rien que pour ça, le RER, ça passé.
– Sur le quai de la gare, sentir les odeurs du café industriel, et ne pas avoir honte d’en emplir les poumons.
– Voir avancer la petite forme de Marie-Antoinette. Se dire qu’on ne lira pas, et qu’à la place, pendant le trajet en RER, on pourra discuter.
– Traverser le grand parking moche, en imaginant que c’est un champ de lave, une steppe désertique, un paysage post-apocalyptique. Tous les matins se raconter une nouvelle histoire.
– Entrer dans le bahut et être accueilli par le sourire huit-mille volts de Leona, qui ouvre les bras à travers la vitre de sa loge. Aller lui faire un bisous parce qu’on n’a pas le choix, avec Leona.
– Dans la salle des profs, embrasser Hix. Avec qui je peux discuter seul à seul de choses belles et profondes pendant cinq minutes. Dès que plus de deux personnes seront présentes, il recommencera à vanner à six blagues lourdes à l’heure.
– Jeter un regard à T. qui arrive souvent à quelques minutes de la sonnerie. Penser aux histoires qu’on se racontera dans quelques heures à la pause de midi.
Et y aller.
Et le dimanche, on s’évade.

Qui que vous soyez, ou que vous soyez, prenez soin de vous.
Soyez heureux.
Et à bientôt !
(Bonus : Un Monsieur Samovar sauvage vous fait coucou dans cette image !)

Je regagne ma région d’adoption, et ma famille, pour quelques jours. Trajet en voiture avec ma cousine. Elle aussi prof. (Il y a dans la famille Samovar un peu moins de profs que d’utilisation du tournevis sonique dans Doctor Who.)
Nous évoquons nos quotidiens : elle enseignant dans un collège étiqueté comme relativement paisible du 77, moi en REP+ dans une cité qui fait peur.
Mêmes problèmes ou presque. À intensité variable. Mêmes soucis avec les élèves et entre adultes. Mêmes alliés. Tous confrontés aux mêmes interrogations. Quel est notre rôle, comment transmettre, sommes-nous légitimes.
Des milliers de profs à nous poser la même question. Et la réponse, qui toujours, se dérobe.

Ce vendredi, encore, j’ai dû dire à Zamza d’arrêter d’essayer de donner des coups de ciseaux à son voisin.
Ce vendredi, encore, Kirkis a quitté la classe avec son énorme sac sur son tout petit dos et m’a dit merci pour l’année et de me réexpliquer quand je ne comprends pas.
Ce vendredi, encore, Luka a dormi sur sa table pendant son brevet.
Ce vendredi, encore deux élèves sont venues me parler avec des étoiles dans les yeux de leur sujet de rédaction de brevet blanc, qu’elles avaient adoré rédiger.
Ce vendredi, encore, il y a eu des tensions au sujet de la répartition des paquets de copies et des corrections de devoirs.
Ce vendredi, encore, on a raconté des blagues nulles en salle des profs et on a fait des bisous aux CPE et aux AED.
Ce vendredi, encore, j’ai senti le vague à l’âme m’enserrer le crâne.
Ce vendredi, encore, j’ai entendu T., on est rentré en RER, et ça m’avait manqué de me dire que bientôt, on pourra faire de la musique, parler et boire des bières.
Ce vendredi je me suis enfui.