Jeudi 11 janvier

“Monsieur Samovar ?”

Je me tourne vers Cheffe avec un court-circuit dans les yeux. L’ordinateur, faisant preuve d’une insigne mauvaise foi, refuse d’imprimer l’activité que j’ai passé deux heures à préparer hier, mon diaporama est totalement destructuré du fait d’un souci de compatibilité entre logiciels et je n’ai pas bu de café depuis quatre minutes.

“C’est pour savoir si vous pouviez prendre vos cinquièmes deux heures au lieu d’une, à 11h30 (il est 9h20). Ils ont un prof absent et comme il y a très peu de surveillants, ça nous arrangerait beaucoup si…”

Au prix d’un effort à côté duquel finir Dark Souls une main attachée derrière le dos relève de la promenade de santé, je décide que “Oh, ben évidemment ! Attendez, laissez-moi sortir l’individualisation de mon cours de mon chapeau magique ! AH BEN NON, JE L’AI BÊTEMENT OUBLIÉ CHEZ MOI ! QUEL NÉGLIGENT JE fAiS oH lA lA !” n’est peut-être pas la réponse la plus diplomate, et je hoche la tête, sentant les muscles de ma nuque qui me traitent de gros lâcheur.

Cours avec les Cinquièmes Glee, donc. À qui, on donne d’abord des explications pour le spectacle de fin d’année. Puis qui apprennent qu’ils ne seront pas une heure en ma compagnie, mais deux. Et pendant que j’explique ça, les Quatrièmes Glee entrent, conduis par Monsieur Vivi. Parce que pour une fois, on peut se voir, on peut parler ensemble de la production musicale à laquelle ils participent tous ensemble. Cinquante mômes dans le petit espace de la salle 206.
Et puis brusquement, les quatrièmes vident les lieux. Les cinquièmes se regardent, un peu perdus. Ils ne savent plus qui ils sont, où ils vont. Je les regarde, prend ma voix 2381, chaud doudou rassurante :

“Merci de votre attention, je sais que là c’est compliqué, mais on va retrouver votre concentration.”

Cheffe passe devant la porte ouverte pile à ce moment, Cheffe entend ma fin de phrase, Cheffe passe un visage sévère par la porte :

“J’espère bien que vous allez vous concentrer, vous avez intérêt !”

Les cinquièmes Glee montrent qu’ils sont de bonnes personnes.

Pas de protestation ou de rancœur. Pas de désordre. Comme souvent, je fais le geste de tourner une immense page, et d’en commencer une nouvelle. On achève notre étude d’un extrait de l’Illiade (”Monsieur, il y a un nom pour ce qui arrive à Achille ? C’est la volonté de sa mère de le protéger qui le condamne à mort.”), on franchit avec Lancelot le pont de l’Épée, sans le moindre dommage. “Oui, Monsieur, l’Amour courtois, c’est un idéal, une promesse, plus qu’un sentiment, c’est compris.”
On se penche sur le destin de Katniss Everdeen, “elle est plus humaine, donc on s’identifie plus à elle… Mais en fait, si on cherche bien, Lancelot aussi, il est très humain.”

Ils le font pour moi, ils le font pour eux. Je leur ai demandé s’ils pensaient que nous pouvions terminer le cours en une heure vingt, ils s’y sont engagés. Sans bravade. Avec rigueur.

J’ignore ce qui les rend ce jeudi si droits. Tous. Si concentrés, et si volontaires. Peut-être une conjonction astrale. Peut-être sont-ils plus reposés, au sortir des vacances. Peut-être ces trois héros leurs parlent-ils.

Ils ressortent, en tout cas, sereins, et droits de ces deux heures chaotiques.

Et moi, profondément heureux.

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