
J’ai attiré Chaco et Sid dans un coin du couloir. J’ai le cœur qui bat très vite. Mais il va falloir y passer. En moins d’une semaine, deux collègues s’en sont plaint. Alors il faut y aller. Même si c’est un truc que j’ai totalement relégué à l’arrière de mes pensées. Je m’en rends compte aussi, mais je choisis de ne pas le faire exister.
Jusqu’à maintenant.
“Bon. Les gars. D’abord, je ne suis ni en colère, ni fâché. Mais il y a des trucs qui ne sont pas négociables.”
Sid et Chaco se regardent, un peu étonnés. Je n’utilise le mot truc que quand je suis mal à l’aise, et ils n’ont rien à se reprocher, ni l’un, ni l’autre.
“Parmi ces trucs, il y a la douche quotidienne. Une fois par jour on est d’accord ? Et parfois deux. Quand je vais courir, au retour, je file me laver. Donc si vous faites du sport, en revenant, c’est pareil.
– Mais pourquoi ?“
Chaco a levé la main en posant sa question.
“Parce qu’on est sale, après un effort.
– Même si on est pas tombé ?
– Même. On transpire. Ça ne sent pas bon, surtout pour les autres.”
Je suis donc, entre deux cours, en train de parler à deux de mes élèves des vertus du savon. Je passe tellement de temps à m’occuper de leurs têtes, je considère souvent que leurs corps sont hors de ma sphère d’influence. Pourtant, surtout avec les cinquièmes Glee, je les touche. Quand on fait un exercice de théâtre, que je leur pousse très doucement l’épaule – c’est marrant, c’est mon geste – vers l’arrière quand je suis très mécontent, vers l’avant quand ils ont besoin de beaucoup de courage ou de réconfort.
Et parfois, ce corps est sale, et c’est au prof principal de le dire. Parce que plus proche, plus rapide, plus direct que l’infirmière scolaire ou l’assistante sociale, surchargées de missions autrement plus graves et pressantes.
Les deux gamins hochent la tête. Je m’applique à n’avoir dans le regard que la certitude du type qui énonce une évidence, qui règle un souci important, mais facile.
En vrai je suis terrorisé.
Terrorisé comme à chaque fois que ce boulot m’amène dans un endroit où j’estime que je ne devrais pas être, terrifié comme quand je suis certain que je ne sais pas faire, que je risque de faire du mal.
Terrifié comme quand chaque fois que le monde ne tourne pas comme il est censé le faire.
Ouais. Souvent en fait.