
Quand j’ai écrit hier que j’avais beaucoup aimé Call me by your name, j’étais peut-être un peu en-dessous de la vérité.
C’est encore léger de ce voyage en Italie du Nord, le générique de Sufjan Stevens dans les oreilles que j’arrive à Ylisse. Je flotte à quelques micromillimètres du sol et ça suffit à mon bonheur. La boulangère me fait un compliment et je souris encore plus, je dois avoir l’air d’une sorte de ravi de la crèche.
Je fais trajet avec J. J. à quelques trimestres de cotisation de la retraite, et qui, après avoir été éducateur sportif et instituteur, à l’époque ou on disait encore instituteur, trouver sa place dans une nouvelle profession, celle d’AVS. Il se donne à fond. Mais je me demande ce qui cloche dans ce système pour que, à cinquante ans bien dépassés, on doive encore s’inventer une puissante motivation et fréquenter des mômes qui nous demande une énergie délirante.
Pendant les vacances, les résultats provisoires de mutations sont tombés. Et, pour beaucoup, ils ne sont pas bons. À savoir que nombre de ceux qui voulaient quitter l’établissement après y s’être vaillamment consacrés six, sept ou huit ans, se voient opposer une fin de non-recevoir. Comme tous les ans je vois. Je vois des gens auxquels je tiens voir le projets reportés. Une maison, la mer, des amis à retrouver, des enfants pouvant courir plus de dix pas dans le gazon. Le vent qui court. Ou tout simplement, ne plus voir les perspectives étranges d’Ylisse se dresser tous les matins. Au bout de cinq ans, en REP +, des points en plus nous sont attribués pour, soi-disant, faciliter nos mutations. Mais vu l’exode massif des profs actuellement, cette bonification n’a plus grande valeur. Alors il faut rester là. Espérer, pendant un an encore, que cette fois sera la bonne. Tenter de ne pas s’aigrir. Et le temps qui passe. Le temps.
Temps, justement, de retrouver les cinquièmes Glee. Je commence en mode facile. Ils sont contents de me voir, je suis contents de les voir, ils ont fait leur devoir, ils aiment l’activité du jour, emballez c’est pesé.
Même chose avec les cinquièmes Arkham. Qui, comme à chaque retour de vacances, ont très envie de me montrer que cette fois, ils seront super sages. Et pendant une heure, je fais cours dans des conditions idéales. Tout le monde a son matériel, participe et écrit soigneusement en tirant la langue. Et puis à trois minutes de la fin, le vernis craque et ça commence à déconner, Lovisa traite Futch de gros bâtard, Nina jure comme une charretière en faisant tomber son stylo et Mose se lève en hurlant.
Les revoilà.
Et revoilà également les troisièmes Max… Au Max dès le départ, eux. Il y a eu de sévères remontées de bretelles et les élèves habituellement absentéistes sont là. Maussades, furax, mais là. “De toutes façons, je suis là que parce qu’on me force.”, grognera Timeo pendant deux heures.
Je tente de faire cours dans un charivari sans nom, avec de me rappeler la leçon numéro 1 de M. “Ne parle par sur leur bruit.”
Et je m’exécute. Je me suis cassé le ninnin à préparer un chouette cours, il ne mérite pas d’être mal déplié comme une table de camping Ikea parce que mon cheptel n’a pas encore compris qu’on était au boulot.
Après dix minutes passées à copier sous ma dictée de ma voix la plus monocorde et nasillarde, les mômes finissent par se calmer. Alors on part en voyage. De vidéos en interprétations d’Eschyle, d’histoires d’étymologie en analyses de texte.
Et les troisièmes Max rencontre le mot “artificiel”.
“Alors c’est pas forcément “mauvais”, “artificiel” ?
– Non. C’est tout ce qui est crée de main d’homme.”
Et pendant que nous poursuivons, je vois Ronnie balbutier sans suite “art, artisan, artefact, artisanal… Monsieur !
– Oui ?
– Et l’homme il est quoi ? Naturel ou artificiel ?
– Comment ça ?
– Ben à force de créer des choses, ça nous a changé non ?”
Là, j’aurais bien voulu dire à Ronnie qu’elle était sauvé. Qu’ils étaient tous sauvés. Que ça allait aller, que s’ils pouvaient se poser ces questions là, personne, personne ne pouvaient remettre en cause leur intelligence et leur capacité à s’en sortir.
Et puis Euram a insulté là mère de Nikolai, Wakaba a hurlé “baston ! Baston !” alors j’ai pris les carnet, et puis ça a sonné.
Ylisse…