
Au tour des troisièmes Tardis de se lancer dans l’étude des récits d’anticipation. Après avoir gravi le Prométhée d’Eschyle avec eux, je leur raconte Mary Shelley. L’enfance entre les pierres du cimetière. L’enlèvement consenti par Percy Shelley, et Mary écrivant sous l’œil un brin condescendant de son mec. Et pour conclure, bien sûr, le cœur minéralisé de Percy conservé dans un tiroir.
Les mômes ouvrent des yeux en soucoupe. Même Antonio que je ne supporte plus pour ses gamineries se retrouve la bouche demi-ouverte.
“Je sais qu’on pose tout le temps la question mais monsieur, je vous redemande : là vous parlez de la réalité ou d’une histoire ?
– De la réalité.
– Mais… Mais c’était genre trop une sorcière ! Avec ses histoires de mort, et ses bouts de cadavre !”
Emilia se retourne, les yeux qui flambent :
“Ah ben ouais. Elle vit pas comme tout le monde donc tout de suite c’est une sorcière ! Toi, t’es comme les autres, t’aurais brûlé le monstre !
– Mais non, mais je sais pas en fait !
– Ben moi je l’aurais brûlé, rétorque Esmeralda du fond de la salle, tandis que je renonce à lever les bras pour demander le silence. Et puis Mary, là, elle est gothique !
– Ben et alors ?
– Alors tu m’étonnes qu’avec ces trucs de mort, elle ait perdu ses enfants.
– Mais n’importe quoi, proteste Maria, pourtant grande copine d’Esmeralda. Faut pas tout mélanger, comment on veut vivre et ce qui nous arrive. Et faut pas dire qu’on veut brûler les gens, tu sais pas ce qui peut arriver, tu sais jamais.”
En un instant, les gamins se sont embrasés. Passant de l’un à l’autre ils débattent, farouche. Comment vivre, comment se comporter. J’émets le début d’une syllabe, qu’interrompt Maria, d’un geste de la main. Puis elle écarquille les yeux.
“Pardon, je voulais pas… Mais… là c’est important, quoi.”
Il est 17h40, et je laisse la pellicule filer. Je laisse les presque ados parler protéger la grange dans laquelle le monstre s’est réfugié, et à laquelle ces autres presque ados veulent foutre le feu. Je les laisse devenir meilleurs potes ou pires ennemis de Mary Shelley. Je les laisse parler de cette femme toute mêlée de fiction. Ce soir, pas nécessaire que cette victoire ne s’inscrive dans les pages de leur cahier de cours.