
Journée aux sons saturés.
J’ai encore du bruit blanc aux oreilles quand mon cerveau me réveille trente minutes avant le réveil, sans doute encore alerté par la fugace pensée du coucher : “Il faudra que je parte trois minutes en avance à cause de la grève des trains.”
C’est donc passablement endormi que j’arrive à “Devoirs Faits”, autre façon de parler de l’aide-aux-devoirs-dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom (sans déconner, j’ai l’impression de faire faire ses exercices à Voldemort) heure qu’on a très intelligemment placée le lundi matin pour les cinquièmes Glee, ce qui fait que mon discours “Vous faites vos devoirs pendant le week-end, samedi soir au plus tard ou je vous MANGE.” tombe un peu à plat.
Comme d’habitude, Delphine et Solange en profitent pour me raconter par le menu le détail de leur week-end, le petit liséré sur le T-shirt qu’elles porteront au spectacle de fin d’année et les derniers potins du bahut. Delphine et Solange, c’est ma NSA à moi, elles en savent presque plus sur les mômes que les CPE.
À la sortie, je me rends compte que j’ai un mot à dire à Monsieur Vivi. Je me retrouve donc devant la salle de musique, où l’attendent les sixièmes Glee. Depuis un petit moment. La grève des cheminots ayant décrété que Monsieur Vivi entamerait son lundi en stress et coincé dans une rame de RER, je les fais entrer en classe et, ne les ayant jamais eus, improvise un cours de… quelque chose. Je les fais répéter sur leur spectacle, une adaptation du Tour du Monde en 80 jours et on rigole à essayer de prendre des postures de gentlemen pour la scène qui se passe dans le club de Phileas Fogg.
J’enchaîne avec deux heures de cinquième durant lesquels ils s’écrivent en pirates, dans les pages d’une rédaction. Je passe d’un univers à l’autre, trop vite. Impression de ne leur donner que des conseils trop brefs, superficiels. Pour vraiment les aider dans leur écriture, il faudrait que je me dédouble, que je me triple, quadruple. Ils en ont envie, tellement envie en plus.
Petit crochet par chez les quatrièmes Glee pour aider Lady T., leur prof principale, à leur présenter l’école ouverte, stage d’une semaine durant les vacances, et pendant lequel on répètera le spectacle, et sur lequel je me prépare à me lamenter de façon théâtrale la semaine prochaine, vous êtes prévenus.
Et l’après-midi de l’Apocalypse, avec deux heures de troisième Max. Rien à faire. Tout ce que je déteste. Des mômes absolument pas à ce que l’on fait. Exigeant que je les briefe pour le brevet blanc à venir mais refusant totalement de s’y mettre, me rabâchant toujours les mêmes lacunes.
“C’est quoi déjà le COD ?
– On avait fait un atelier dessus.
– Quoi, ça ? (*exhumation d’une feuille dégueulasse et pliée*) Vous réexpliquez ? Wesh attends meuf, elle portait quoi ?”
Je suis un prof fantôme, et je ne parviens pas à les empêcher, à l’exception d’une vaillante poignée d’entre eux, de se précipiter dans le mur. Impact qu’ils s’empresseront de me reprocher avec toute la mauvaise foi de l’adolescence.
Fin de journée. Deuxième réunion de la dernière chance pour Mose, totalement perdu et séchant de plus en plus de cours, en ce moment.
Mose qui ne viendra pas.
Retour. Longue attente sur le quai, écouteur vissé aux oreilles.
Pas une seule pensée, apaisée, vraiment, depuis ce matin huit heures.