Lundi 30 avril

Retour mezzo vocce en classe, avant deux jours durant lesquelles je ne serai pas au collège.

Et comme tous les lundis matin je commence avec les cinquièmes Glee. J’ai préparé un cours sur les figures de style, un truc exigeant et un brin aride, sur lequel ils se jettent et à qui ils font son affaire. Métaphore, personnification énumération hyperbole ne comprennent pas ce qu’il leur arrive. “Ça m’avait manqué !” jubile Arès en soulignant un comparant particulièrement retors dans une phrase. Vingt-trois gamins parfaitement heureux.

Ou presque.

À la fin du cours, je retiens Delphine, Solange, Agnès et Flavia. Les quatre mômes se sont amusées à interpeler la mère de V., leur prof de SVT. V. est la seule prof du collège à vivre dans le quartier avec sa famille. Et, depuis le début de l’année, sa mère et sa sœur ont été victimes de moqueries de la part de gamins en dehors du collège. Parce que membres de la famille d’une prof. Je sors mon savon des grands jours, explique aux gamines à quel point leur attitude glauque. Flavia tourne un visage blanc de colère vers ses copines :

“Je vous l’avais dit de pas faire ça ! Quand on n’est pas de bonnes personnes, ça nous fait tout de suite des problèmes, même quand on n’est pas au collège !”

De bonnes personnes. C’est une expression que j’emploie souvent. Eh bien soit je l’assume. C’est en effet ce pour quoi je les sermonne actuellement. Pour V., pour le respect et la décence, et avant tout pour qu’elles soient de bonnes personnes.

Transition avec les cinquième Arkham, qui entrent en souriant : “On va pouvoir lire monsieur ? Ça m’avait manqué pendant les vacances !
– Pourquoi vous n’avez pas lu, pendant les vacances ?
– Ben parce que je n’ai nulle part où lire, chez moi.”

La seule à faire la gueule, c’est évidemment Nanami. Qui, après avoir passé le reste de l’année à hésiter entre être jouer le jeu du collège ou passer du côté Obscur semble avoir opté pour le camp de Dark Vador. À très haute voix, elle explique que sa mère envisage de lui offrir un troisième téléphone portable. Viktor se tourne vers elle. Viktor est un gamin adorable et terriblement discret, issu d’une famille de bosseurs acharnés. Il n’a jamais un mot plus haut que l’autre et collectionne les 18/20.

“Tu comptes te greffer une troisième oreille, pour aller avec ou quoi ?”

Rugissements de rire de la classe tandis que le môme me regarde un peu honteux.

“Désolé monsieur…”

Deux heures de cours avec les 3ème Max. La dernière demi-heure, nous abordons L’écume des jours. Les gamins pénètrent dans l’appartement de Colin et dans la prose de Vian. C’est une révolte quasi-instantanée et générale.

“Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
– C’est n’importe quoi, il n’y a rien à comprendre !”

Ils sortent pourtant de Rimbaud, période “Une saison en enfer”. Et pourtant, Vian les ulcère.

“C’est plus difficile que “Le bateau ivre” ?
– Non mais ça à rien à voir ! Rimbaud on sait qu’on n’a pas besoin de comprendre ! Là, il fait genre c’est un roman et en fait, ça part ailleurs, on fait comment, là ?”

Fragile, fragile l’étai que nous avons construits avec les gamins pour naviguer sur les textes. Vian exige un lâcher-prise. Quand je me suis souvent astreint à leur apprendre que la lecture c’est le contrôle. La discipline. Je ne parviens pas à leur expliquer, j’essaye de me souvenir de ce que dit Chloé Delaume du Bison Ravi :

“Pour le coup n’essayez pas de comprendre. Écoutez juste les mots.”

J’accompagne ma lecture de musique. En vain. Vian est vain, les mômes se sentent floués. C’est Filia qui me donne la réponse à la fin du cours.

“C’est pas après vous, hein, monsieur. Mais là, c’est peut-être pas encore le moment.”

Ils grandissent, les troisièmes…

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