
Trois heures de cours avec les troisièmes Tardis, deux avec les troisièmes Max. Plus des cours de cinquième. Une journée ayant autant le potentiel de me mettre au tapis qu’un 38 tonnes lancé contre un poussin.
Les troisièmes Max en font de drôles, de poussin d’ailleurs. Dans un extrait du “Ploutos”, d’Aristophane, la Galère, déesse de la pauvreté, explique le rôle essentiel qu’elle tient dans la vie, morigénant un citoyen athénien qui plaide pour une égale répartition des richesses.
“Elle a grave raison, monsieur ! Personne ferait rien si on voulait pas devenir riches !”
Trois autres textes dans ce corpus, qui tournent l’argent en dérision. Et pourtant, les mômes refusent de revenir sur leur première impression : il est essentiel que certains se trouvent en bas de la pyramide et d’autres en haut.
“Et vous, vous diriez que vous êtes où ? finis-je par lâcher.
– Ben plutôt en haut, ça va, on s’en sort !”
Sentiment de malaise très fort. Je refuse de me livrer à des analyses sociologiques parce que je n’en n’ai tout simplement pas les compétences. Mais ce contraste entre la vision qu’ils ont d’eux mêmes dans la société et leur place véritable me semble aussi néfaste que le misérabilisme dont on fait parfois preuve à l’égard des “élèves de banlieues sensibles.”
Aveuglement moins fort de la part des cinquièmes Arkham, qui viennent de découvrir les “Fourberies de Scapin”, et qui montrent à quel point le travail effectué par toute l’équipe de professeur n’a pas été vain.
Confrontée à un texte apparemment à mille lieux d’eux, cette classe qui, en début d’année, se serait retrouvée à danser sur la table à la simple idée d’étudier un texte de théâtre, s’accroche à la langue de Molière. À force de nous montrer tous droits et rigoureux, nous leur avons transmis cette attitude. Qu’ils abandonnent dès la porte de la salle passée. Je suis très fier, d’eux et de nous.
Alors que je m’apprête à reprendre quelques forces en salle des profs après cinq heures devant les élèves, on m’apprend benoîtement qu’en fait, j’ai cours avec les cinquièmes Glee là, maintenant, tout de suite. Une heure de remplacement de collègue qu’on avait omis de signaler sur mon emploi du temps, et qui surgit, tel un Pokemon sauvage.
Je me précipite à leur rencontre en pestant tel un membre du gouvernement devant un mouvement social.
Monsieur Vivi vient me prêter main-forte et nous profitons de cette heure en plus pour continuer à répéter “Les Citées Aveugles.”
Depuis le passage de mon ami M., il s’est définitivement passé quelque chose. Pour la première fois de l’année, tous les élèves chantent distinctement, et fort. Pour la première fois, j’entends, en fermant les yeux, toutes leurs voix. Les filles, plus en maîtrise de ce souffle d’air qu’elles sculptent. Les garçons, libérés de leurs complexes, comprenant qu’on peut aussi être un mec et chanter, grave comme aigu.
Beaucoup de bonheur.