Mardi 22 mai

Journée de grève. Que je ne fais pas, je suis jaune et fou, en ce moment. Rater un jour de boulot, c’est rater une heure potentielle de préparation au spectacle qui a lieu dans moins d’une semaine, c’est dont hors de question.
Mais je commence avant toute chose par les troisièmes Tardis. L’année est en train de se terminer. La semaine prochaine, les conseils de classe. Bientôt le brevet. Arrive, comme tous les ans, cette sensation d’apaisement. Le collège dans lequel ils sont depuis maintenant trop longtemps leur ferme doucement, très doucement ses portes. Ils n’ont plus rien à prouver. Alors après tout, accepter ce que leur propose le prof, ça n’est plus si dégradant. Nous bossons tranquillement, je leur explique entre autres comment fonctionne les actions et ce qui caractérise un poète maudit. Quelques rires et beaucoup de douceur, même de la part de ceux qui ne comprennent pas vraiment, depuis le début de l’année.
Si je trouvais la formule magique pour leur faire comprendre que, depuis le début, ça aurait pu être comme ça…
La douceur est priée d’aller BIEN se faire voir quand nous enchaînons, Monsieur Vivi et moi, sur trois heures de répétition. La fatigue des gamins se fait sentir, la notre aussi. Et malgré tout, nous progressons, tous. Nos artistes en herbe se rendent comptent que le simple acte de répétition paye. Que, petit à petit, les gestes s’affinent, les voix se délient. Et que surtout, la honte disparaît. Quand on se tape dessus au ralenti pour la huitième fois en cinquante minutes, on perd le sens du ridicule.
Coup de fil d’un journaliste du Parisien qui viendra assister à une autre répé, vendredi. “Je pourrai mettre ma jolie jupe et des talons ?” demande Solange. Solange rêve d’être au milieu de la photo qu’il prendra évidemment.
Cours avec les cinquièmes Arkham. Ils pleurent de rire devant Scapin, confessant une à une ses fautes devant Léandre, de plus en plus furieux. Et quand j’annonce que cette scène sera jouée, cris de joie. Vingt gamins et quelques ravis d’aller taquiner Molière. Par la fenêtre de la cours, les cinquièmes Glee me font coucou.
“Vous les aimez beaucoup, eux, hein monsieur ?” me lance Laya, presque pas jalouse.
“Je ne joue pas Scapin avec eux. Et je n’ai pas envie de le faire.
– Pour de vrai ?
– Juré.”
Grands sourires. Les cinquièmes Arkham ont un truc rien qu’à eux.
Dernier cours avec les troisièmes Max. Et comme toujours depuis la rentrée, impression d’être un fantôme. Découragement. Je leur apporte peu, très peu. Aucune réaction face à ce qui, je pense, constitue mes spécificités en tant que prof. Je multiplie les activités originales, et l’accueil est toujours le même : une indifférence bavarde, où la plupart des mômes patientent en attendant “la correction”, ce moment où ils se mettent en pause, en prenant des notes. J’arrive au fond de mon sac de tours, rien ne marche.
Je ne vais pas en cours la boule au ventre comme avec ma classe de troisième de l’année dernière. Mais nous nous quitterons sans nous être, je pense, apportés grand-chose.
Dernière heure. Monsieur Vivi est encore en salle polyvalente, avec une petite dizaine de mômes. Des choudoudous en sucre, ceux qui sont toujours au taquet, qui chantent juste assez bien pour avoir de petits rôles, mais pas assez charismatiques pour être sur le devant de la scène. Qui se font un filage entier de la pièce juste entre eux. C’est le talent magique de Monsieur Vivi : donner à chaque élève exactement ce dont il a besoin. Et ceux-là ont besoin de cette heure là.
Nous rentrons en voiture, dans les embouteillages. Il y a du soleil et il pleut.