
Je pars bosser empli d’une immense tristesse. Compagne de cette immense fatigue de fin d’année. C’est bientôt la fin et mon armure est bosselée, cabossée. Tout m’atteint et tout m’affecte, au-delà du raisonnable, au-delà de l’adulte.
J’ai le nez et les yeux qui me piquent à l’idée d’enchaîner une journée de cours et deux commissions éducative, à l’idée qu’une réunion sur les soucis d’incivilités dans le bahut risque de provoquer des conflits entre collègues, à l’idée que trop de mes élèves ne sont pas prêts pour le brevet.
Je suis à vif et j’ignore comment je vais tenir.
Aujourd’hui, je vais tenir grâce à B., qui débarque avec son sourire de pirate, me tendant un Blu-Ray d’Ayreon, groupe de metal progressif honteux (pour moi) pour lequel nous partageons un goût coupable. Il me raconte comment il a assisté à l’un des premiers concerts de Floor Jansen, sans aucun gramme de l’acidité dont il est habituellement coutumier. Hasard ou intuition, un peu des deux, peut-être.
Aujourd’hui, je vais tenir grâce aux troisièmes Tardis. J’ai une boule dans la gorge tandis que je leur lis et que nous commentons la scène de l’agonie d’un enfant chez Camus. C’est un cours très simple et très dialogué, mais un silence studieux règne sur cette classe habituellement habituée aux bavardages. “Merci pour ce cours émouvant, monsieur.”, me dit Aria à la sortie. Elle ne me parle quasiment jamais.
Aujourd’hui, je vais tenir, même, grâce aux troisièmes Max. À qui je raconte, il n’y a pas d’autres mots, la nature et la fonction des mots qu’ils n’ont toujours pas assimilé. Et à nouveau, pas un mot. Les bras se lèvent dès qu’ils perdent pied dans mon récit, je reprends, inlassable. Je ne sais pas pourquoi, ils sont hyper attentifs. “Merci”, encore.
Je reprends le RER toujours cabossé, toujours au bord des larmes, mais intact.
Le collège, les mômes. Vampires, conflictuels, épuisants.
Et, au moment le plus inattendu, la source de toute force.