
Je m’apprête à entrer dans la salle que je surveille en cette période de brevet. Leonor me saute dessus :
“Je suis pas contente de vous monsieur. Vous nous avez pas bien préparé au brevet !”
Réflexe de honte. Je dois avouer avoir été déconcerté devant le sujet du brevet de cette année. Ces dernières sessions, j’avais le sentiment qu’il était toujours possible de louvoyer, pour tous les mômes. Que le texte soit parfaitement compris ou pas, des portes étaient ouvertes : les fameuses questions “impressionnistes”, décriées par de nombreux collègues permettaient à tous les mômes disposant d’un tout petit bagage de vocabulaire critique de grappiller des points par-ci par-là. Les questions de langue invitaient à exposer ce que l’on avait retenu.
Pas cette année.
Que l’on soit passé devant la cruciale information qu’un maître d’école fait cours à des enfants dans un bar réaménagé en salle de classe, et c’est la quasi-totalité des réponses quant aux questions de compréhension qui s’écroulent. Qu’il manque une ou plusieurs notions et les questions de grammaire ne pardonneront pas. Quant à la rédaction, qui invite à réfléchir sur sa culture littéraire elle en nécessite, justement.
Kara s’interpose dans notre conversation :
“En vrai ça va, moi je l’ai réussi, le brevet.”
Je lève les yeux sur elle. Kara est une bonne élève, qui a toujours travaillé. Nos rapports sont tout ce qu’il y a de professionnel. Elle a toujours très mal pris tout ce qui sortait du scolaire pur et simple, levant les yeux au ciel devant les lectures théâtrales et les jeux de rôles sur des œuvres. Mais elle a toujours appris.
Tout le contraire de Leonor qui continue à me foudroyer du regard. Une élève sympathique, capable de brillantes intuitions, mais n’ouvrant jamais un cahier à la maison. Une élève de “l’à peu près”.
Le brevet s’est imposé et l’image s’impose, forte. Le message est puissant : cette année, cette épreuve a eu vocation à trancher. Ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas. Comprendre la différence entre une complétive et une subordonnée, saisir sans traîner le sens d’un texte. Certes les compétences demandées pour réussir ne sont pas au-delà de l’intelligence de nos élèves. Mais elles sont exigeantes, brutales, presque, là où les brevets de ces dernières années tentaient d’englober tout ce que les élèves avaient pu retenir. Brevets que nous, enseignants, avons intégré, pour lesquels nous les avons préparés.
Deux types de brevets, deux idéologies. Deux élèves. L’une se sentant trahie, l’autre échangeant avec moi, me reconnaissant comme un enseignant estimable. Et cette question : à quoi le brevet sert-il ? Une tentative de faire la somme des connaissances accumulées, maîtrisées, ou le diagnostic d’un niveau minimal à atteindre ?
D’aucun se réjouiront d’un brevet “enfin un peu exigeant”, d’autres réclameront le retour d’un brevet permettant à chacun d’exprimer ses connaissances.
Mon expérience de prof de collège de REP+ et assimilés me paralyse. Perdons-nous de vue des exigences minimales, à chercher à individualiser le parcours de nos élèves, à les valoriser, ou sommes-nous dans le vrai, à chercher à développer leurs compétences propres, à créer un type de parcours pour chaque mômes ? Questions naïves, et intemporelles.
Sans doute serais-je plus ferme l’année prochaine, quitte à exiger que tous les élèves se mettent en ordre de marche. Et à nouveau, je me mettrai en quête du délicat équilibre, que sillonne, chaque mois de juin, le balancier du brevet.