
Je ne sais pas si tu as déjà eu envie de savoir à quoi ressemble l’intérieur de mon crâne, quand je suis au collège Ylisse. Si ça n’est pas le cas ce billet ne t’intéressera peut-être pas. Auquel cas tu peux passer ce billet. Prends bien soin de toi.
Si tu es toujours là, sache que ce soir, je me suis tenu sur un fragment où tout ce que je vis, quotidiennement ou plus rarement, s’est aggloméré. Alors suis-moi et imagine.
Imagine, si tu veux bien, que tu te tiens debout, depuis assez longtemps pour que la douleur lourde remonte de tes mollets jusque dans les genoux. Tu te tiens debout devant le collège de béton, laid, et son canal artificiel, qui tente ce soir d’être un peu plus joli. Devant toi, sur un pont, il y a des élèves. Que tu connais, en train, de chanter, un truc vraiment pas terrible. Mais parce que tu les connais, que tu les aimes, tu finis par trouver ça un peu plus que vaguement beau.
Imagine encore, si tu veux bien, que dans ces élèves, la plupart regardent à droite et à gauche, pas très concentrés. Quelques autres sont à fond, faisant le job le mieux possible. Un ou deux enfin, se donnent à fond parce que tu es là. Tu as presque hésité à proposer ta veste à l’un d’eux pour se protéger du froid – il est en T-shirt – mais tu t’es rappelé à temps que tu es cinglé et que tu dois te surveiller, prends tes pilules.
Imagine encore, dans l’obscurité qui descend sur le canal, que l’on met à l’eau de petites lanternes de couleurs, qui illuminent un peu les alentours. Autour de toi, il y a des adultes, dont la présence te cabosse ou te guérit de tout. Dans ton dos, le chahut d’autres mômes qui ont juste envie de “mettre l’ambiance”. L’une d’entre eux balance une obscénité et tu sais que tu la feras taire en la regardant, longuement. En la laissant te défier, tempêter, pour finalement se lasser.
Et puis un gamin que tu as en classes, que tu aimes déjà profondément, viendra, sans raison, les voir, et leur fera chut, rapidement, plusieurs fois. Ils se tairont.
Pendant ce temps, imagine, si tu veux bien, que les lanternes se sont toutes agglutinés et que ça ne fait finalement pas très joli, pendant le chant des mômes. Qu’un type tente bien de pousser le tout à l’aide d’une longue spatule et que c’est un peu navrant, ç’aurait pu être génial.
Imagine, éventuellement, qu’une jeune fille, souriante et déliée te salue. Elle porte une écharpe tricolore, tu t’apprêtes à dire bonjour Madame l’Élue, tu te rappelles que le Maire d’Ylisse est un grand type cinquantenaire. La fille en question, c’est une ancienne élève, un miracle à l’époque, un miracle encore aujourd’hui.
Imagine, pour finir, que tout ce grand bazar terminé, tout le monde regagne ses pénates aussi brusquement qu’il est arrivé. Que tu te dises que cette grande débauche d’énergie devrait déboucher sur quelque chose de sublime. Ce n’est pas le cas, ça ne l’est jamais. Et tu n’as plus qu’à rentrer chez toi, à te demander que faire de tout cela.
Relis, si tu le souhaites ce texte. Additionne calmement tous ces éléments. Puis frénétiquement.
Bienvenue chez moi.
Imagine, si tu veux bien.