
Je suis prof de REP+ (les anciennes ZEP, version extrême), je pense que toute personne étant déjà passé par ici le sait.
Je suis prof de REP+ et depuis un moment, je pense que cette particularité influe par trop ma pratique.
Petit à petit, j’en suis venu à m’émerveiller, à féliciter les mômes quand ils accomplissent des tâches simples. Que l’on attend de n’importe quel élève de collège classique. “Mais ils ne viennent pas d’un milieu socio-culturel classique / favorisé / dominant”, me chantonne-t-on souvent.
C’est là le paradoxe, le piège. On nous demande de nous adapter au cadre de nos élèves, tout en les préparant à un monde qui, lui s’en tamponnera l’oreille avec une babouche que Ryan vive dans un neuf mètre carré avec quatre frères et sœurs, ou que Samira vive toute seule avec sa maman qui fait des horaires de nuit.
Et qui se foutra bien que des élèves aient lu trois livres entiers dans l’année quand au lycée, on tourne à près de dix.
Et peut-être des dithyrambes quand un chiard arrive au collège avec son matériel et ses devoirs fait est-il d’une condescendance dégueulasse. “Oh qu’il est gentil ! Il a apporté ses affaires ! C’est un bon élève cha, oui madame !”
Mes pensées en sont à ce point tandis que Rahal et Roog, de troisième Bazoukan, terminent leur plaidoirie. Les arguments sont faibles mais présentés de façon convaincante. Le vocabulaire précis, mais bien trop restreint. La salle éclate en applaudissements, dans ce procès fait aux personnages d’une nouvelle de Matheson, ils ont dépassé tous leurs camarades de la tête et des épaules.
Ils se tournent vers moi, souriant, ravis. Tous les deux, bien que différemment, sont avides de félicitations. Et je me dois de les leur accorder, ils ont rempli leur part du deal.
“C’était correct mais, oh, les cocos, correct pour du REP+, faudrait voir à se calmer, vous êtes un peu du sous-collégien.”, grince une spectre zemmourien qui passait bêtement par là.
“C’était génial. Vous êtes FAITS pour ça, les gars. Vous savez qu’il y a un concours d’éloquence, cette année ? ll FAUT vous inscrire, ça va être génial, vous allez tout déchirer !”
Ils seraient heureux. Le reste de la classe aussi. Et je rentrerai, oint de la satisfaction du prof qui montre qu’on apprend dans le bonheur, y compris dans les cités.
Snobisme de vieux prof ou prise de conscience, je ne veux plus de ça.
Alors, juste, je les regarde, tous les deux, droits dans les yeux. Ça me coûte de regarder droits dans les yeux. Je leurs souris.
“C’était bien. Vraiment. Vous avez compris.”
Et ce n’est que plus tard, une fois les tables et les chaises rangées, que je reviens sur l’ensemble du boulot. Sur les prestations. Précisément, objectivement. Où je souligne les manques. Avec le plus de précision possible. C’était un exercice, et un exercice réussi, mais juste un exercice. La plus grande satisfaction à en tirer, c’est qu’il va permettre d’aller plus loin.
Les amener plus loin. Cette année, c’est ainsi que je tente de les féliciter.








