Jeudi 20 septembre

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Je suis prof de REP+ (les anciennes ZEP, version extrême), je pense que toute personne étant déjà passé par ici le sait.

Je suis prof de REP+ et depuis un moment, je pense que cette particularité influe par trop ma pratique.

Petit à petit, j’en suis venu à m’émerveiller, à féliciter les mômes quand ils accomplissent des tâches simples. Que l’on attend de n’importe quel élève de collège classique. “Mais ils ne viennent pas d’un milieu socio-culturel classique / favorisé / dominant”, me chantonne-t-on souvent.

C’est là le paradoxe, le piège. On nous demande de nous adapter au cadre de nos élèves, tout en les préparant à un monde qui, lui s’en tamponnera l’oreille avec une babouche que Ryan vive dans un neuf mètre carré avec quatre frères et sœurs, ou que Samira vive toute seule avec sa maman qui fait des horaires de nuit.
Et qui se foutra bien que des élèves aient lu trois livres entiers dans l’année quand au lycée, on tourne à près de dix.
Et peut-être des dithyrambes quand un chiard arrive au collège avec son matériel et ses devoirs fait est-il d’une condescendance dégueulasse. “Oh qu’il est gentil ! Il a apporté ses affaires ! C’est un bon élève cha, oui madame !”

Mes pensées en sont à ce point tandis que Rahal et Roog, de troisième Bazoukan, terminent leur plaidoirie. Les arguments sont faibles mais présentés de façon convaincante. Le vocabulaire précis, mais bien trop restreint. La salle éclate en applaudissements, dans ce procès fait aux personnages d’une nouvelle de Matheson, ils ont dépassé tous leurs camarades de la tête et des épaules.
Ils se tournent vers moi, souriant, ravis. Tous les deux, bien que différemment, sont avides de félicitations. Et je me dois de les leur accorder, ils ont rempli leur part du deal.

“C’était correct mais, oh, les cocos, correct pour du REP+, faudrait voir à se calmer, vous êtes un peu du sous-collégien.”, grince une spectre zemmourien qui passait bêtement par là.

“C’était génial. Vous êtes FAITS pour ça, les gars. Vous savez qu’il y a un concours d’éloquence, cette année ? ll FAUT vous inscrire, ça va être génial, vous allez tout déchirer !”

Ils seraient heureux. Le reste de la classe aussi. Et je rentrerai, oint de la satisfaction du prof qui montre qu’on apprend dans le bonheur, y compris dans les cités.

Snobisme de vieux prof ou prise de conscience, je ne veux plus de ça.

Alors, juste, je les regarde, tous les deux, droits dans les yeux. Ça me coûte de regarder droits dans les yeux. Je leurs souris.

“C’était bien. Vraiment. Vous avez compris.”

Et ce n’est que plus tard, une fois les tables et les chaises rangées, que je reviens sur l’ensemble du boulot. Sur les prestations. Précisément, objectivement. Où je souligne les manques. Avec le plus de précision possible. C’était un exercice, et un exercice réussi, mais juste un exercice. La plus grande satisfaction à en tirer, c’est qu’il va permettre d’aller plus loin.

Les amener plus loin. Cette année, c’est ainsi que je tente de les féliciter.

Mercredi 19 septembre

J’avais douze ans quand j’ai lu Les Hauts de Hurlevent pour la première fois. Bien entendu, la quasi-totalité du roman m’a échappé. Mais les quelques bribes avec lesquelles je suis ressorti de ma lecture ont brillé très fort dans mon exploration des textes suivants. À douze ans, j’avais une ribambelle d’amis imaginaires, et Catherine Earnshaw en faisait partie (je sais, j’étais un gamin particulier à douze ans : Catherine Linton est infiniment plus agréable).

J’ai trente-six ans et pour la première fois, je vais faire lire des extraits du roman d’Emily Brontë à des mômes. Pendant longtemps, j’ai eu pour règle de ne pas étudier au collège des bouquins qui m’ont retourné. Parce que j’ai peur de devenir verbeux, j’ai peur qu’ils passent à côté, j’ai peur de brouiller les pistes entre ma vie professionnelle et personnelle. Il n’y a pas plus intime que la lecture.

Mais, après relecture du roman, il me semble qu’il est important, trop important pour que mes scrupules de princesse se mettent dans la porte. Je veux leur faire découvrir la langue sauvage de la lande, même traduite. Je veux qu’ils entendent parler d’une histoire d’amour qui sale la terre sur son passage, qu’ils découvrent cette famille folle, et qu’ils se heurtent à des histoires dont ils n’ont pas encore idée.

Je vais leur faire étudier les Hauts de Hurlevent et mes paumes sont moites, d’espérer, non pas que la magie opère, mais que je sois un guide à la hauteur.

Ces défis sont importants. Ils font que l’on se sent toujours débutant. Avide de bien faire. Heureux de tenter.

Mardi 18 septembre

C’est en l’an de grâce 2018, après onze années de carrière que j’aurai obtenu mon moment Daniel Pennac.

Jusqu’alors, j’avais toujours considéré les pages dans lesquelles Pennac parlait de son enseignement comme une fiction fascinante mais qui concernait mon propre boulot d’aussi près que l’amélioration des conditions d’apprentissage des élèves concerne le futur projet de 1800 suppressions de postes dans l’Éducation Nationale. (OUI j’ai le sarcasme un brin lourd.)

Et pourtant.

Pourtant en troisième Glee, ce matin, nous parlons lecture. Avec beaucoup d’attention. Je leur explique ma théorie selon laquelle il faut d’abord regarder les histoires fantastiques de loin, pour en apprécier les contours et les formes tarabiscotées, et les nouvelles réalistes de près, pour en saisir la subtilité. Et puis, de but en blanc, Annallee pose une question. Depuis que j’ai appelé chez elle, inquiet par sa grande sensibilité, elle a perpétuellement le bras en l’air.

“Et si on ne comprend pas ce qu’on lit ?
– Ça vous arrive souvent ?
– Parfois, oui.”

Quelques hochements de têtes. Partant du principe que des mômes qui lisent sont de toute façon sauvés, je prends le partie de la bête honnêteté :

“Dans ces cas-là, il y a le choix. En classe, vous demandez de l’aide. Ou alors vous persistez. Parfois, ce n’est pas une histoire de vocabulaire. Il faut juste un peu de temps pour comprendre les mots, la musique de l’auteur.
– Et si malgré tout ça ça marche pas ?
– Alors vous fermez le livre et vous en prenez un autre. Peut-être que vous y reviendrez un jour peut-être pas.
– On a le droit ?
– Tant qu’il y a un autre livre derrière, évidemment.“

Silence abasourdi. Nouveau doit levé, de Zamza cette fois :

“Moi ce qui me gêne, c’est que des fois je lis, et je suis totalement déconcentré.
– Oui, ça m’arrive aussi très souvent. Et ça n’est pas grave. Continuez à lire, et si ce que vous lisez vaut le coup, soit vous arriverez à comprendre sans ces pages là, soit vous aurez envie d’y revenir. Je ne compte plus le nombre de pages que j’ai passées.”

Daria me regarde d’un air presque offusqué :

“Dans tous les livres ?
– Souvent. Sauf dans les livres dont je suis amoureux. Vous allez trouver ça grotesque, mais je sais qu’il y a dans la littérature des livres dont vous allez tomber amoureux. Même Tir qui rigole, c’est juste qu’il n’a pas trouvé, et j’aimerais être à sa place quand ça va lui arriver !”

Il y a un sourire qui flotte dans la classe.

“Donc on peut faire un peu ce qu’on veut quand on lit.
– Les droits imprescriptibles du lecteur…
– Quoi ?
– Il y a un auteur. Et un prof. Pennac, il s’appelle…”

Lundi 17 septembre

Am miam miam miam miam que voilà de la charmante journée qui tabasse.

Tout commence par une heure de cours avec les troisièmes Glee. Notre grand jeu “Nous sommes une classe exigeante, on veut du contenu / Je suis un prof qui va vous mener super loin” continue. J’ai un peu l’impression que nous sommes tous dans un grand bluff et j’attends de voir qui va craquer le premier. En attendant, je prépare des cours propres comme jamais (j’ai préparé six niveaux d’exercice et un vache de Power Point pour une révision de trente minutes sur les natures et les fonctions. Ça ne ressemble à rien) et eux assurent derrière. Dans les premières semaines au moins cette course à la séduction nous tire vers le haut.

Se tirer vers le haut, c’est aussi ce que tente la quatrième Alakazam. Une classe avec un tout petit niveau et des lacunes larges comme le Grand Canyon. Mais où j’observe une bonne volonté et une envie rare chez des élèves de cet âge. Et eux aussi me donnent envie. Ils veulent y arriver, ils ont le même cerveau qu’un troisième Glee, alors il n’y a pas de raison qu’ils ne trouvent pas la clé de leur intelligence.

Heure de trou, durant laquelle j’ai collé deux gamins. Nous commençons à travailler sur leur organisation et les moyens de se concentrer quand on frappe à la porte.

“Monsieur, on vient travailler ici, comme l’année dernière !”

Deux élèves adorables de mon ancienne cinquième débarquent en toute tranquillité et s’installent. Ils sont rejoints par quatre ou cinq potes, d’aucun écoutant les conseils que je donne à mes collés, d’aucun bossant sur leurs devoirs. Il va falloir que je repense mon concept de retenues…

L’après-midi, cours avec la troisième Bazoukan. Et, pour la première fois, je l’aperçois, le bouc-émissaire, le déjà exclus de la classe. Cette année, c’est Mathias. Mathias qui, depuis l’année dernière, insulte ses camarades, parfois les adultes, en des termes qui feraient rougir un héros de Tarantino. Mathias dont le niveau d’écriture avoisine le CM1, Mathias à qui l’on explique qu’il partira en DIMA (une structure permettant de préparer une formation en alternance) depuis l’année dernière et qui se prépare à partir d’un jour à l’autre. Sauf que le temps adolescent et le temps administratif, ça n’a rien à voir. Mathias attend, et les autres mômes s’en rendent compte. Répliquent à ses insultes en le provoquant, c’est hyper facile, Mathias n’a pas de filtre.
Et toi, qui refuse de t’énerver, face à, déjà, cet énorme nœud de problème, potentiellement de souffrances, et qui ne peut pour le moment, appeler, encore et encore. “Mathias. Mathias on arrête. Mathias regardez-moi. Regardez, là, ce que j’ai demandé de faire. Les autres, on arrête de regarder Mathias.”

Orienter les regards, en jeu de trompe l’œil. Rien d’autre à faire.

Enfin si. Cette année, j’inaugure le coup de téléphone aux parents élogieux. Le raisonnement est le suivant : si, à Ylisse, appeler les parents est ultra efficace en cas de problème, pourquoi ne pas tenter, lorsque les choses se passent bien, l’opération consistant à féliciter certains mômes.
J’appelle donc la maman de Rahal, dont j’ai déjà parlé ici. Rahal, élève auquel T. était très attaché il y a deux ans, et qui a connu une quatrième plutôt dark, fréquentant les endroits pas très drôles des bandes d’élèves et de gamin des tours. Il a commencé une année exceptionnelle et l’intelligence qu’il a déployé en cinquième – et même en quatrième d’après C. – se double d’une gentillesse et d’un humour calme, qui me touche énormément.
À l’autre bout du fil, une mère, gorge serrée, m’expliquant à quel point c’était compliqué l’année dernière. “On va essayer de mettre tout ça derrière et de construire quelque chose de beau.” je déclare, parce que je suis incapable de phrases cohérentes quand je parle au téléphone.

Je sors, épuisé. L’année scolaire est encore jeune, je n’ai pas repris l’habitude de ces multiples changement d’émotions. Du quotidien de prof.

Dimanche 16 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Ce soir, je vous laisse en compagnie de Monsieur Q., qui dessine ? Quoi en particulier ? Je dirais les amours et les corps. Aussi différents les uns des autres que possible. Habiter les sentiments et nos enveloppes de chair, un sacré défi, qui est nettement plus surmontable, quand la gentillesse s’en mêle, en un ou deux mots.

De tendre et de rêche, si ça écorche, c’est parce qu’en dessous, tout est doux.

Samedi 15 septembre

Une fois n’est pas coutume, le billet d’aujourd’hui ne se passe pas au collège d’Ylisse mais sur Twitter. Aaaah, Twitter, l’équivalent 2.0 de l’escabeau sur lequel n’importe qui peut monter pour bramer ce qui lui passe, votre serviteur compris.

C’est donc sur Twitter que l’autre jour, je relaye la réaction plutôt rigolote d’un môme suite à une heure de retenue que je lui ai collée. Ce à quoi, une autre utilisatrice s’en est émue, expliquant qu’à son sens, la retenue est un outil violent et anti-pédagogique.

Ce qui m’a amené à réfléchir à l’usage que j’ai de cette sanction dans mes cours. Et comme 99% de mes réflexions concernant le boulot de prof, j’en suis arrivé à la conclusion suivante : tout dépend de l’usage que l’on en fait.

Il n’y a pas à en sortir : en fonction de sa personnalité, du type de bahut dans lequel on se trouve et de ce que l’on essaye de faire, la retenue peut convenir ou pas, tant à l’élève qu’au prof. Et bien entendu, je vais parler de l’usage que j’en fais moi, personnellement, et en ce qui me concerne (oscar de l’égocentrisme).

La retenue est l’une des deux sanctions que j’emploie, l’autre étant l’appel aux parents. Pour deux raisons : je suis trop peu organisé pour maintenir un système plus sophistiqué (croix, devoirs supplémentaires…), et ces deux outils me permettent de régler nombre de soucis.
Je crois fermement à l’usage de sanctions. Par honnêteté intellectuelle envers les mômes d’abord : se prendre des murs est fatal dans la vie adulte, et l’école doit aussi préparer à ça. Et également pour leur côté rassurant. Je sais que je vais me faire des ennemis en disant ça – merci d’avoir lu jusque là, sincèrement – mais faire comprendre qu’il existe des codes qui ne sont pas négociables est l’une des fondations qui permet aux gamins d’apprendre dans une sérénité relative.

Dans les deux cas, ces sanctions ont un but double : d’abord, comme je l’ai dit, faire comprendre que certaines exigences précises ne sont pas négociables. Ensuite, pouvoir communiquer avec le môme.

Concernant les retenues, par exemple, je les mets toujours sur des heures durant lesquelles je ne bosse pas, et je ne reçois jamais plus de trois gamins à la fois. Le but étant de réussir à comprendre ce qui cloche dans un comportement, un refus, des oublis récurrents. Il ne s’agit pas d’une séance de psychanalyse (ça nécessiterait que je me débarrasse d’abord de quelques tonnes de névroses) mais d’une tentative, en observant au plus près un môme réagir à un travail donné, seul à seul ou presque avec un prof, de le comprendre, et de rectifier. Aussi rigide que le mot puisse paraître. Saisir ce qui le révolte, ce qu’il combat, ou ne comprend pas. Plonger avec lui dans l’irrespect qu’il a eu et le lui faire regarder dans les yeux, ou le dépiauter avec lui.
Le rassurer en lui montrant que oui, ici il y a des frontières qui sont cohérentes ; toujours à la même place. Ou en lui faisant comprendre qu’un adulte le juge assez important pour prendre une heure de son temps à bosser avec lui ou réorganiser son sac.

La sanction est comme la préparation du cours, le plan de classe, le bâton de parole ou les îlots : une possibilité. Ni obligatoire, ni honteuse. Qui nécessite une réflexion puissante, comme chaque aspect de ce boulot.

Vendredi 14 septembre

Cours avec les troisièmes Glee, en demi-groupe. Nous travaillons l’exercice de réécriture du brevet. Ambiance hypra-studieuse, les gamins discutent paisiblement entre eux, débattant si la concordance des temps se fait avec l’imparfait ou le plus que parfait.

Et puis, Annallee pousse un cri :

“Mais j’ai fait n’importe quoi !”

Annallee est la seule élève de troisième Glee avec qui je me suis déjà pris le bec. C’était l’année dernière, pendant la répétition du spectacle commun des cinquièmes et des quatrièmes. Elle avait été la seule à faire preuve d’une mauvaise volonté manifeste pendant la préparation des scènes de théâtre, ce qui avait amené à une prise de bec assez monumentale entre nous.
Maintenant que je suis son professeur principal et officiel, plus aucun souci. Elle se comporte en élève sérieuse et polie, même si l’enthousiasme ne fait définitivement pas partie de ses qualités premières.

Mais là, Annallee part dans ce que je pense d’abord être un éclat de rire devant son erreur. Et puis, je vois les traits de son visage se brouiller, fenêtre dépolie. Et à la fin de son énigmatique rictus, elle fond en larmes. En grosses larmes de vraie tristesse.

L’espace d’un instant, je reste stupide. Et puis, plus stupide encore, je me précipite vers elle, avec les gros sabots de la bonne intention :

“Mais Annallee, ça n’est pas grave ! C’est une bonne chose de se tromper !”

Je suis d’un cucul des fois, dans trois minutes, je vais lui citer Les lois naturelles de l’enfant. Je finis par me ressaisir et lui balancer que je support très très mal les pleurs, et que je pense que je vais me sentir mal. Je sors ma plus belle grimace, celle qui la fait rire entre ses larmes.

Au téléphone, des parents adorables, eux aussi désarmés. Leur fille réagit étrangement à la maison également. Et puis son père finit par me dire :

“Je pense que l’adolescence y est pour beaucoup.”

Et il a sans doute raison. Non pas que cela rende la réaction d’Annallee moins digne de considération. Mais il s’agit sans doute d’un problème avant tout adolescent. Et à Ylisse, les problèmes spécifiques à cet âge se retrouvent souvent cachés derrière d’autres soucis, plus spectaculaires : violence, pauvreté, cadre absent.

Du coup, je me sens bizarrement désarmé face à cette môme. Pour elle, j’ai intérêt à réapprendre, et vite, l’apocalypse de l’adolescence.

Jeudi 13 septembre

Cours patouille avec les troisièmes Bazoukan.

C’est très important les cours patouille, et je crois que ce sont ceux qui sont restés le plus gravés dans ma mémoire d’élève. Ces cours où le prof n’est pas tout à fait en contrôle, où ça déborde un peu, même si l’activité proposée a l’air cool.

Là, il s’agit donc d’une simulation de procès autour d’une nouvelle de Richard Matheson. Activité qui fonctionne toujours très bien et permet d’aborder énormément de thèmes et de savoir-faire : la face cachée du rêve américain, l’expression orale, le monologue, l’argumentation…

Mais avant ça, il faut répartir les rôles, ce qui est souvent laborieux.

Mais même si je sais que je vais ressortir de cette heure crevé et passablement énervé, je me connais assez pour savoir qu’elle m’est essentielle, car elle me permet de voir à quoi ressemblera la classe quand je lâcherai les exigences – fatigue, ras-le-bol, soucis personnels – ou quand les moments difficiles arriveront. Une sorte de vaccination.

J’aperçois les mômes qui profitent du moment où je négocie un rôle d’avocat avec un gamin un peu renfermé pour checker hyper discrètement leur téléphone portable et ceux qui attendent patiemment.

Et je tends un piège à Roog et Rahal.

Roog est typiquement le genre de mômes que j’adore, et qui réussi à m’embobiner : charismatique et beau parleur, l’intelligence vive. Mais un potentiel à déborder et à déconner aussi puissant que sa vivacité d’esprit.
Rahal est assis à côté de lui. Gamin excellent scolairement, mais qui s’est mis à déconner violemment en-dehors des cours. Un gamin que T. appréciait beaucoup en cinquième, ce qui l’a forcément mis sur mon radar.

Je m’attends à les voir exploser pendant cette période de joyeux chaos.

Rien du tout. Au contraire, ils luttent contre une visible envie de déconner et restent concentrés, bossant sur un brouillon de leurs plaidoiries. Cette heure-ci, ils sont de très belles personnes, et j’espère que cela va rester ainsi.

T., justement, qui fait cours dans la salle à côté et entend nettement plus de bruit qu’à l’accoutumée, me demande si tout était sous contrôle. Je n’ai pas le temps, parce que ce serait trop long, de lui dire que non et que, justement c’était le but. Que demain, il faudra restaurer l’ordre habituel qui a été mis à mal aujourd’hui.

Mais pour moi, c’était nécessaire.

Mercredi 12 septembre

Lorsque je suis devenu prof des troisièmes Glee, ma plus grande appréhension était de faire cours à Lorna. Lorna fait partie de ceux que je nomme ici mes élèves “kryptonites” : extrêmement charismatique, grande gueule et capable d’une mauvaise foi qui me fait baver de rage à peu près autant que lors d’une allocution ministérielle.

Je ne serai pas prof de Lorna. Elle a déménagé au deuxième jour de l’année.

On se croise hier, elle est venue régler un détail administratif. Et comme l’info n’est pas officielle, je lui demande confirmation :

“Vous ne serez pas en cours ici cette année, donc ?
– Ben non, j’ai vu ma nouvelle classe et tout !
– Je vois. Bon courage à vous, profitez bien de votre nouveau collège. Je suis  juste un peu déçu, personnellement.
– Moi aussi monsieur, on se serait bien pris la tête ç’aurait été marrant.”

Elle se détourne sans un au revoir, des potes à elle sont venues la voir.

Et je reste sans la moindre répartie.

Kryptonite.

Mardi 11 septembre

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Je sors du collège à 17h. Mon dernier cours était à 12h30.

Mais il y a eu une réunion. Une réunion sur l’orientation des élèves. Je suis professeur principal de troisième, du coup je suis resté. À nouveau des idées que l’on déroule, la Co-Psy (c’est comme ça que l’on appelle les conseillers d’orientation, ndlr) et le CPE qui bossent afin de trouver les meilleurs débouchés pour nos élèves. En espérant qu’ils aient le brevet.

Parce qu’avant la réunion, certains de nos élèves de l’année dernière sont venus. Dont Aria. Aria c’était ma meilleure élève de troisième promotion 2017-2018. Un esprit qui percute, des parents qui surveillent, un individualisme bien placé. Elle a collectionné les 18. Et se retrouve avec 28/50 en français. Nouvelle morsure de culpabilité. Je ne comprends pas ce que j’ai foutu l’année dernière. Mais plus jamais un échec pareil, pour eux d’abord, bien sûr. Mais aussi, égoïstement, pour moi. Alors il va falloir changer les choses. Je m’y emploie.

Parce qu’avant certains de nos élèves de l’année dernière, j’ai eu les quatrièmes Alakazam, qui se précisent comme la classe hyper-mignonne, à une notable exception près – Mose, pour ne pas le nommer, qui continue à fumer son croisement de tuyau de plongée et de chicha devant le collège plutôt que d’aller en cours de maths – mais au niveau très faible.
Et puis ce sont d’immenses bébés. Moi qui m’attendait à des créatures mutantes, traversées par les affres de l’adolescence, je me retrouve face à des crevettes qui boudent en fronçant les sourcils quand je leur mets les premières heures de colle pour oubli de matériel. (Je suis impitoyable là-dessus le premier mois. C’est grotesque, mais c’est la base de tout le reste.)
À l’exception de Gremio, qui entame sa lecture de sa quatrième nouvelle de Maupassant, quand nous n’en sommes qu’à la moitié de la première. Encore un qu’il va falloir nourrir… Et une classe qui va avoir besoin d’un cadre clair, net et précis. Un cours hyper solide, à défaut d’être exigeant. Tout le contraire des troisièmes Glee.

Parce qu’avant la quatrième Alakazam, il y a eu la troisième Glee. Avec qui, pour le moment, le fonctionnement “vous voulez être une classe mature et autonome, je vous traite comme tels et gare à vous si vous n’assurez pas derrière” se révèle pour le moment impeccable. Ils traversent les révisions que je leur propose au petit trot et nous enquillons technique de rédaction et accord des différents groupes de la phrase à vitesse grand V.
Mais la maturité ne se joue pas que dans la didactique. Nous entamons un procès fictif. L’un des môme propose de jouer un personnage féminin qui manque. Rires bêtassous :

“Il est amoureux de Koyu ! Ouh là là, mademoiselle !
– Bon, on va arrêter les petites blagues homophobes minables ?
– Oh, c’est pour rire, monsieur !”

Voix dans mon dos. Duplicité de l’adolescence à 1000%

“C’est vrai arrêtez, peut-être que Monsieur Samovar il a un ami gay et ça le rend triste qu’on parle comme ça de ses amis.”

Je n’ai pas le temps de me demander si c’est un test, un piège, une question détournée ou une phrase en l’air. J’ai trente-cinq ans et plus la patience. Je suis comme dans un jeu vidéo de plateformes, lorsque l’écran avance et que le bord ne doit pas toucher le personnage principal sous peine de mort. Il faut avancer, alors je saute en priant pour que ça passe.

“Non, mais en tant qu’humain d’abord et homosexuel ensuite, ça me navre.”

Punaise à huit jours de la rentrée. J’ai annihilé tous mes records.

Les troisièmes Glee, sont formés au spectacle depuis trois ans. J’admire leur traitement de la bombe que je viens de balancer. Pas de silence soudain, de regards appuyés ou de chuchotements. Quelques hochement de tête, un rapide mais clair : “C’est vrai, désolé monsieur.” de Tir, et surtout un calme qui laisse place à la parole du prof. Je dois immédiatement retrouver mes appuis.

“Du coup on laisse ce rôle libre parce que je n’ai pas envie que ça reparte. Dommage. Qui fait le greffier alors ?”

J’ai joué presque aussi bien qu’eux. Malgré ma fatigue.

Parce qu’avant, la voisine du dessus a encore marché avec une grâce de ballerine hippopotame à quatre heures du matin.