Mardi 11 septembre

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Je sors du collège à 17h. Mon dernier cours était à 12h30.

Mais il y a eu une réunion. Une réunion sur l’orientation des élèves. Je suis professeur principal de troisième, du coup je suis resté. À nouveau des idées que l’on déroule, la Co-Psy (c’est comme ça que l’on appelle les conseillers d’orientation, ndlr) et le CPE qui bossent afin de trouver les meilleurs débouchés pour nos élèves. En espérant qu’ils aient le brevet.

Parce qu’avant la réunion, certains de nos élèves de l’année dernière sont venus. Dont Aria. Aria c’était ma meilleure élève de troisième promotion 2017-2018. Un esprit qui percute, des parents qui surveillent, un individualisme bien placé. Elle a collectionné les 18. Et se retrouve avec 28/50 en français. Nouvelle morsure de culpabilité. Je ne comprends pas ce que j’ai foutu l’année dernière. Mais plus jamais un échec pareil, pour eux d’abord, bien sûr. Mais aussi, égoïstement, pour moi. Alors il va falloir changer les choses. Je m’y emploie.

Parce qu’avant certains de nos élèves de l’année dernière, j’ai eu les quatrièmes Alakazam, qui se précisent comme la classe hyper-mignonne, à une notable exception près – Mose, pour ne pas le nommer, qui continue à fumer son croisement de tuyau de plongée et de chicha devant le collège plutôt que d’aller en cours de maths – mais au niveau très faible.
Et puis ce sont d’immenses bébés. Moi qui m’attendait à des créatures mutantes, traversées par les affres de l’adolescence, je me retrouve face à des crevettes qui boudent en fronçant les sourcils quand je leur mets les premières heures de colle pour oubli de matériel. (Je suis impitoyable là-dessus le premier mois. C’est grotesque, mais c’est la base de tout le reste.)
À l’exception de Gremio, qui entame sa lecture de sa quatrième nouvelle de Maupassant, quand nous n’en sommes qu’à la moitié de la première. Encore un qu’il va falloir nourrir… Et une classe qui va avoir besoin d’un cadre clair, net et précis. Un cours hyper solide, à défaut d’être exigeant. Tout le contraire des troisièmes Glee.

Parce qu’avant la quatrième Alakazam, il y a eu la troisième Glee. Avec qui, pour le moment, le fonctionnement “vous voulez être une classe mature et autonome, je vous traite comme tels et gare à vous si vous n’assurez pas derrière” se révèle pour le moment impeccable. Ils traversent les révisions que je leur propose au petit trot et nous enquillons technique de rédaction et accord des différents groupes de la phrase à vitesse grand V.
Mais la maturité ne se joue pas que dans la didactique. Nous entamons un procès fictif. L’un des môme propose de jouer un personnage féminin qui manque. Rires bêtassous :

“Il est amoureux de Koyu ! Ouh là là, mademoiselle !
– Bon, on va arrêter les petites blagues homophobes minables ?
– Oh, c’est pour rire, monsieur !”

Voix dans mon dos. Duplicité de l’adolescence à 1000%

“C’est vrai arrêtez, peut-être que Monsieur Samovar il a un ami gay et ça le rend triste qu’on parle comme ça de ses amis.”

Je n’ai pas le temps de me demander si c’est un test, un piège, une question détournée ou une phrase en l’air. J’ai trente-cinq ans et plus la patience. Je suis comme dans un jeu vidéo de plateformes, lorsque l’écran avance et que le bord ne doit pas toucher le personnage principal sous peine de mort. Il faut avancer, alors je saute en priant pour que ça passe.

“Non, mais en tant qu’humain d’abord et homosexuel ensuite, ça me navre.”

Punaise à huit jours de la rentrée. J’ai annihilé tous mes records.

Les troisièmes Glee, sont formés au spectacle depuis trois ans. J’admire leur traitement de la bombe que je viens de balancer. Pas de silence soudain, de regards appuyés ou de chuchotements. Quelques hochement de tête, un rapide mais clair : “C’est vrai, désolé monsieur.” de Tir, et surtout un calme qui laisse place à la parole du prof. Je dois immédiatement retrouver mes appuis.

“Du coup on laisse ce rôle libre parce que je n’ai pas envie que ça reparte. Dommage. Qui fait le greffier alors ?”

J’ai joué presque aussi bien qu’eux. Malgré ma fatigue.

Parce qu’avant, la voisine du dessus a encore marché avec une grâce de ballerine hippopotame à quatre heures du matin.

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