Dimanche 30 septembre

Et le Dimanche, on s’évade.

Bon, je suis comme tout le monde, je regarde des spectacles d’humoristes en loucedé, et, comme tout le monde, j’ose dire que j’ai beaucoup ri au spectacle de Blanche Gardin, parce que c’est aussi fin que gros, et que c’est très, très bien écrit.

(vidéo à mon avis très éphémère)

Samedi 29 septembre

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Donc, Mose est parti du collège.

Mose, élève de quatrième, 1m80, 80kg, voix de CM1. Signe particulier : aime fumer la chicha juste devant les grilles du collège et entrer dans les salles de cours qui ne sont pas les siennes pour aller checker ses potes ou mettre de petites claques sur le crâne des autres.

Mose dont les camarades se crispaient quand il entrait en classe.

En un an et des brouettes de fréquentation – j’ai été son prof en cinquième et en quatrième – je l’ai vu manquer de respect à l’intégralité des adultes qu’il a croisé et brutaliser une bonne moitié des mômes de son entourage.

Il a eu le droit à une dizaine de réunions consacrées à son cas – lui et ses parents en ont séché une bonne moitié – des ribambelles d’adultes se sont penchés sur lui. De mon côté, j’ai juste cherché à gérer cet imposant chaos dans mes cours. La seule méthode vraiment efficace a été de lui parler comme à un tout petit enfant : “Mose c’est pas bien. Maman elle n’aimerait pas que vous tapiez Estella. Mose à la fin de l’heure je vais vous gronder. On s’asseoit, on sort les affaire, le stylo bleu et le stylo rouge. Allez allez.”

Monsieur Samovar, Assistant Maternel quatre heures par semaines.

Mose, c’est la figure de proue du dysfonctionnement d’Ylisse. On ne va pas le cacher, les élèves qui déconnent dans ce bahut déconnent sévèrement. Violence, incivilité, refus de la moindre règle. Les causes en sont multiples, complexes et changeantes. Mais les faits sont là. En REP+, quand ça dérape, ça ne fait pas semblant.

Et tous les ans, il va se trouver des adultes pour chercher à comprendre ces gamins. Se prendre pour eux d’une furieuse affection, les défendre, envers et contre tout. Parce qu’une grande partie des adultes est encore nouvelle dans le métier, idéalisme encore intact. Parce que nous nous voyons souvent, comme je l’ai souvent écrit, en paladins, arrachant nos élèves aux griffes de l’hideux déterminisme social. Nous donnerons aux mômes qui nous sont confiés, si touchants dans leurs vies fracassées, toutes les chances et même plus.

Parfois – rarement – ça fonctionne.

Et des fois, comme dans le cas de Mose, pas du tout.

Deux ans de boulot en pure perte. Cent rapport d’incidents en cinquième. Des journées où il n’insultait personne vues comme des victoires.

Jusqu’au jour où, excédé, on le prie, bien gentiment, d’aller voir ailleurs.

On nous reprochera sans doute d’avoir agit trop tard, ou au contraire, sans compassion. Trop tard pour des gamins dont les profs se sont régulièrement interrompus, tête tournée à cent quatre-vingt degrés style l’Exorciste à hurler “MOSE ON NE RAMPE PAS PAR TEEEEEEEERRE EN COURS !” ou à essayer de le convaincre de ne pas ouvrir la fenêtre pour balancer des stylos dans la salle en face.
Sans compassion pour ce gamin qui va se retrouver balancé dans un nouvel établissement pour une énième transgression et qui ne comprendra pas pourquoi c’est arrivé là et pas avant ou après. (personnellement, ma compassion a atteint le zéro absolu quand il s’est assis sur la tête de Lianna, un mètre dix, polie, appliquée, super en difficulté, tout en lui hurlant “J’TE PÈTE DESSUS !”)

Mose, il n’y avait rien à faire pour lui dans ce bahut. J’en suis convaincu. Mais notre boulot est d’essayer.
Et de savoir quand arrêter, aussi. C’est le plus difficile.

Vendredi 28 septembre

J’ai revu les ex-cinquièmes Glee. Désormais quatrième Glee.

Pour ceux qui sont arrivés cette année, la cinquième Glee
fut ma classe mythologique. Les mômes que j’ai accueillis en sixième, en tant
que professeur principal, que j’ai suivi deux années durant, et dont les
projets artistiques m’ont portés. Une classe de gamins fins et curieux, avec
qui j’ai eu le temps de me synchroniser. Le terme est laid mais réel. J’ai eu
le temps d’apprendre à les connaître, l’un après l’autre, de m’adapter à
chacun. Pour eux – parce que c’était pour eux avant tout, faut pas déconner – j’ai
écrit les paroles d’un spectacle musical.

Et après deux ans, le délire s’est arrêté. Je l’avais
souhaité, il aurait été malsain, et pour eux et pour moi, de rester leur PP,
qui devenaient davantage les initial de Papa Prof plutôt que de Professeur
Principal. Désormais, je participe toujours au projet Glee, mais en troisième.

Cet après-midi cependant, je pousse les portes de la salle
polyvalente. Le fameux spectacle – Les Cités Aveugles – va être rejoué cette
année, je viens donc filer un coup de patte à Monsieur Vivi, qui, lui, est leur
prof de musique depuis trois ans. Monsieur Vivi qui m’a dit, à plusieurs
reprises, qu’ils avaient beaucoup, beaucoup changé, les petits magiciens.

Je n’avais pas trop voulu l’entendre, je me prends une
claque attendue et méritée. Les quatrièmes Glee sont désormais, dans l’ensemble,
une bande d’ados boudeurs. Amollis. Soupirant devant les activités, d’un
enthousiasme qui n’est pas sans rappeler le blizzard sibérien.

En gros, ce sont des quatrièmes. Tout simplement.

« Ils se sentent abandonnés, me dit Monsieur Vivi. Ils
ont été hyper encadrés pendant deux ans, et là, ils se vengent. (Un silence)
Comme tous les élèves des autres classes, en fait. »

Touché. Il n’y a pas à tortiller, sur ce point, les classes
du projet Glee sont des privilégiées. Les équipes bougent moins souvent – sur un
rythme de deux ans – et se tissent au fil des projet, ce qui crée une cohérence
forte. Privilège auquel absolument tous les élèves devraient avoir le droit.

Mais je m’en fous, face à eux. Face à ces gosses qui me
tabassent de nostalgie. Revoir les jumelles, dépourvues de leur sourire 6317 « Je
suis d’une innocence totale et absolue, et je sais parfaitement que vous ne me
croyez pas ». Revoir Achille, qui arrive en retard – il aurait préféré, l’année
dernière, passer au supplice de la roue plutôt que de manquer quatorze secondes
de cours. Je retrouve, bien sûr, Arès, bien trop, bien trop attachant, dont la
nonchalance a laissé place à du je-m’en-foutisme.

Et c’est normal. Il n’y a rien à regretter. Tu ne les as pas
magiquement élevés, Monsieur Samovar, tu as été un prof, rien qu’un prof, ils
ont changé avant toi, ils changeront après.

Alors je fais mon job. Ensemble, on retrouve, petit à petit,
les paroles des chansons, éteintes depuis des mois. Les mises en scène, les
accords. Maladroitement, on se retrouve. Et, l’espace d’une petite heure, les
sourires et les percussions corporelles revivent. « Ils se sont payés un
trip de cinquième. » commente à nouveau Monsieur Vivi.

C’est vrai. Peut-être, sans doute, que j’ai oublié de leur
dire le plus important, quant à ce qu’ils ont fait, ces deux dernières années.

Pendant deux ans, ils ont fait de la magie. Une magie forte
et puissante, qui a le pouvoir de les porter des années. Si on leur en donne
les clés.

J’ai un délai, de quelques semaines, pour réussir à le leur
dire, avant qu’ils continuent leur chemin.

Plus forts de cette expérience ou somptueusement
indifférents.

Parce que la vie est comme ça, et que c’est très bien.

Jeudi 27 septembre

Je l’ai déjà écrit ici, il y a des élèves qui me font fondre, des chouchous. Les gamines aux intelligences impertinentes, les taiseux, ceux qui griffonnent intensément.

Mais, toute modestie bue, il y a des élèves auprès de qui je fais toujours un effet bœuf (hasthag lesexpressionscooldesannéessoixantedix). Il s’agit toujours, ou presque du même gamin.

Tu es toujours ou presque un môme peu scolaire, mais qui parvient à se maintenir dans les limites, juste assez pour ne pas te faire trop lourdement sanctionner. Tu es vif d’esprit, et tu me feras régulièrement râler par cette belle intelligence que tu refuses trop souvent de dégainer. Tu t’entraînes à la répartie et, dès le début de l’année, tu tenteras de me faire rigoler. Tu y parviendras de temps en temps et c’est là que je sens que le courant va passer.

Pour que tu m’apprécies, il faut souvent que tu paraisses insupportable aux yeux d’un ou plusieurs collègues. Et, objectivement, insupportable, tu es tout à fait capable de l’être, à divers degrés. Avec moi, jamais ou presque.

Tu auras toujours des passions dont tu aimeras un peu trop parler en classe. Je te chambrerai dessus et, invariablement, tous les ans, tu prononceras le “mais vous connaissez, monsieur ?”

Bah évidemment que je connais, je suis pas souvent cool, mais là-dessus, oui, je suis cool.

Tu prendras régulièrement ma défense les fois où mon autorité flanche, et tu feras beaucoup d’efforts en français. Pas suffisamment. Mais beaucoup.

Et souvent, très, très souvent, j’apprendrai, en début d’année ou tout à la fin, la famille en petits morceaux, le “pasdpapa” qui revient métronome, ou la vie fracassée.

“Je me suis toujours vu père de famille, mais pas que d’une famille de garçons, et pas tous pareils.

– Et puis pas tes élèves, non plus, complète T. en rigolant juste assez doucement.”

Vrai.

Mercredi 26 septembre

Comme tout prof qui se respecte, j’écoute France Culture quand je corrige des copies, ou que je joue à World of Warcraft.

Et comme toute radio qui se respecte, France Culture traite de sujets de société. Genre là, dans ce que j’écoute, la religion. Et j’entends cette petite phrase qui, comme un tube de l’été, donne de plus en plus envie de se curer l’oreille avec une foreuse à chaque fois qu’on l’entend : “Il faut que les profs se forment à ça.”

Je ne compte plus le nombre de domaines dans lequel, d’après les média, je dois me former : la religion, donc, mais également sa soeur, la laïcité, l’écologie, la sociologie, le sexisme, le monde du travail, les fake news, la communication non-violente et j’en passe des centaines.

Et lorsqu’il ne s’agit pas des media, ce sont les responsables politiques qui se font porte-paroles de l’ouverture de notre champ de compétence.

On se retrouve donc, au gré des programmes disciplinaires et des marottes des chefs d’établissement, sommés de nous former sur les domaines les plus hétéroclites.

Les jours où je suis optimistes, je vois à travers ce discours ambiant l’espoir que le professeur pourra, d’une façon ou d’une autre, apprendre l’intégralité de la société aux gamins qui lui sont confiés. Les autres, je pense que nous sommes le meilleur bouc émissaire du monde. Combien de fois n’ai-je pas entendu – y compris de la part de collègues – “mais au fond, à quoi ça sert, pourquoi on n’apprend pas des choses vraiment UTILES ?”

Dussé-je passer pour un réactionnaire à provoquer un voyage temporel de mille ans en arrière par ma simple présence, je vois en ces injonctions le pire service à rendre aux mômes.
Les formations didactiques, servant aux enseignants à s’améliorer dans leurs disciplines, sont de moins en moins nombreuses. Alors que c’est par là que se trouve, à mon sens, la réponse à cette angoisse, relayée de parents en journalistes en politiques : “mais COMMENT faire en sorte que ces futurs adultes ne déconnent pas sévères ?”

Comment ? En leur apprenant vraiment, rigoureusement, passionnément, nos matières. Il y a dans l’Histoire, dans la Littérature, dans l’EPS, dans la SVT et dans tous les autres domaines de connaissances, des portes qui ouvrent au civisme, à la nuance, à la décence.
Je conçois le Français – pour parler du domaine dans lequel j’ai quelque expertise – comme une discipline totale. Dans laquelle l’apprentissage des mécanismes de la langue se double d’une discipline mentale, la fréquentation des auteurs est une porte sur l’humanisme, la production d’écrits l’une des meilleurs initiations à l’esprit critique.
Encore faut-il avoir le temps. Et les outils.
Car oui, quand je ressors d’un cours dans lequel j’ai fait répondre la classe à cinq questions de compréhension et que tout le monde a noté le corrigé, sagement et sans poser une seule question, j’enrage. Mais quand, vraiment, les mômes se sont enthousiasmés pour la montée crescendo de l’angoisse dans l’histoire, quand ils commencent à comprendre que les mots ne sont pas interchangeables, quand un adjectif attribut rend Fantine plus déchirante encore, ou quand un débat entre deux équipes est emporté par une tirade, dans laquelle on sent les lectures récentes, alors je jubile.

Je ne vois pas l’expertise dans nos matières comme une faiblesse ou une idéologie rigoriste. L’enseignement de matières d’apparence abstraite fournit une ouverture incroyable sur le monde et le fonctionnement de la société. A condition que nous ayons le temps, et les moyens, d’enseigner le domaine dans lequel nous avons été reconnus compétents.

Le domaine qui s’ouvre sur la religion, la laïcité, le sexisme, l’écologie, la sociologie…

Mardi 25 septembre

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Il pleure.

Il pleure et je ne sais pas quoi faire. C’est tellement évident, c’était tellement prévisible. Un sujet d’écriture – quelques phrases à rédiger à la manière de Perec, je me souviens – qui vient appuyer sur l’une des nombreuses fêlures dans son armure. Le cliché.

Il pleure et mes pouvoirs se heurtent à ses larmes. Consoler je peux. Quand le problème est immédiatement gérable. Ou quand je peux rire, étreindre, amener voir les étoiles, vivre une aventure ou deux.

Mais consoler en restant à ma place de prof, il n’y a pas moyen. Je ne sais pas faire. En cet instant, je donnerai beaucoup pour être Monsieur Vivi. Dont les mots, toujours sont importants. Je ne sors les miens qu’en rafales, forcément il y a du déchet.

Et lui qui continue à sangloter. C’est déchirant. J’étais tellement fier d’être son prof, c’est un élève totalement à part, brillant et foutraque, génial et insupportable. J’allais lui faire comprendre que partir à travers le temps et l’espace, c’est carrément possible, être une marche de plus de son tremplin.

Au lieu de ça, je bredouille des conneries sans suite, après l’avoir fait pleurer au bout de deux semaines. Well done.

Il y a cet épisode de Doctor Who, la seule fois où j’ai un peu moins aimé ce héros parfait : il exige de la seule femme qui l’aime qu’elle guérisse d’un poignet brisé, parce que cette fracture est inadmissible durant leurs aventures. En vrai, il a peur, parce que cette fracture est au-delà de son immense savoir, de son humour et de sa vivacité.

Je ne lui demande pas de cesser de pleurer. Je finis juste, après avoir laissé le silence lavé mes inepties et ses larmes, par lui dire qu’un jour, il faudra trouver une parade à ce trou béant, capable de le mettre à terre en une ligne écrite au crayon à papier. Il hoche la tête, je ne sais pas si c’est pour marquer son accord ou mettre fin à ce déplorable échange.

Pendant onze ans, j’ai acquis beaucoup de pouvoirs.

Mais jamais assez pour faire face à tous les néants.

Lundi 24 septembre

BON.

Pour une première journée bien pénible, cette journée tape un bon Laurent Wauquiez/10.

On commence par ma flemme atomique de faire mes photocopies à l’avance. Je me vois donc dans la pénible obligation de prendre le train de 7h09 pour me rendre au bahut, et, au passage, de me réveiller à coups du café de Gare de Lyon, celui qui fait des trous dans l’estomac. Je suis donc futur possesseur d’un ulcère et des cernes jusqu’aux genoux, mais au moins, je serai là avant tout le monde, et pourrait donc poursuivre la destruction de la forêt amazonienne au travers de mes polycopiés avant tous mes collègues.

Mais bien entendu, dans la dimension magique de Gare de Lyon, la logique n’a pas vraiment cours. Et une sombre histoire de caténaire arraché transforme mon habituel direct de trente minutes en voyage avec escale de près de deux heures, avec arrêt folklorique sur un quai glacial, sur lequel des voyageurs de plus en plus en retard préparent leur lettre de démission car ils sont la nation française et arriver en retard, désormais, c’est de la Haute Trahison.

Je suis un sale fonctionnaire, et ce cas de conscience me passe dessus comme la décence sur Donald Trump.

Ce qui passe un peu moins, c’est quand, à 9h, j’arrive enfin au bahut, à peine transpirant par la magie de mon déodorant à la corne de licorne, et que je pousse la porte de la salle de classe. Heureusement, je donne en première heure un cours commun avec V., qui, en attendant, a impeccablement tenu la baraque. Seulement, Anita, une gamine que j’avais étiqueté comme un brin pissouze (si tu ne connais pas le terme, va consulter ton dictionnaire des bretonnismes, et ne me remercie pas) mais pas particulièrement désagréable, me regarde, l’air blasé “Ah ouais, genre les profs, ils se pointent à l’heure qu’ils veulent alors que nous, avec cinq minutes de retard, on doit aller chercher un billet !”

La gamine, avec la classe de qui je n’ai pas eu à élever la voix depuis le début de l’année se montre un brin surprise de se retrouver téléportée dans le couloir avec l’aimable Monsieur Samovar transformé en un mix de Sauron et d’Ursula dans La petite sirène. Après quelques mots vertement choisis, je la reconduis à sa place et, jusqu’à la fin de la journée, elle m’adressera les sourires et les compliments très naturels de la personne qui sait que six snipers la tiennent en joue.

On enchaîne avec un cours de troisième Glee, durant lequel je leur présente le questionnaire de Proust à compléter, en insistant sur le fait que la forme doit être aussi éloquente que les réponses aux questions.

Que n’ai-je pas dit là.

L’une des gamines se lance immédiatement dans la rédaction de quinze haikus (un par réponse), tandis qu’un autre décide de tourner un mini-métrage inspiré de Michel Gondry. J’ai beau leur expliquer que le budget du collège s’approche davantage de celui d’un court métrage arménien plutôt que d’un Marvel, ils se lancent dans tout un tas de projets qui fleurent bon l’enthousiasme et qui, je le sais, aboutiront. Ils sont comme ça, les troisième Glee. Foutraques – la rigueur type deutsche qualität est le grand projet de l’année – mais d’un enthousiasme réjouissant.

Enthousiasme que je retrouve presque, l’après-midi, avec les troisièmes Bazoukan.

Jusqu’au moment où Seed et Culgan commencent à s’insulter.

Seed n’a clairement rien à faire dans une classe de troisième classique. Le gamin est quasiment illettré et a d’énormes problèmes de sociabilisation. Il passe le plus clair de son temps à marmonner des insanités entre ses dents, ou à provoquer ses camarades qui, soit réagissent violemment, soit se servent de ce prétexte pour foutre le boxon en classe. Seed ne comprend pas vraiment nos – déjà trop nombreuses – conversation, hormis qu’il faut hocher la tête d’un air contrit. À ses côtés, Culgan semble presque un môme parfaitement bien dans sa tête, quand il est, tant dans l’attitude que dans la mentalité, un môme de CM1. Un môme qui va bientôt devoir quitter le collège et trouver une orientation… Les deux chiards se lancent dans une joute verbale qui ferait entrer dans les ordres une flotte entière de boucaniers, inventant des usages créatifs pour divers organes de leurs mères respectives. Je n’ai jamais, jamais entendu pareil déversement d’injures. Une version -18 du duel d’insultes dans Hook.

“Monsieur, faut faire un bail, là.”

Je m’aperçois que, depuis deux bonnes minutes, je suis là, la bouche ouverte, sidéré par la violence de la scène. À l’instar des autres spectateurs de la scène. Je parviens à réagir et exclus les fâcheux avant de les accompagner chez Y., leur CPE, qui les atomise en petits morceaux par le simple pouvoir de la voix. Et qui, au passage, passe un nombre d’heures impossible sur l’orientation de ces deux mômes en particulier…

Fin de journée avec les quatrièmes Bulbizarre. J’ai dû régler mille détails administratifs, j’ai la tête qui tourne et l’esprit en compote tandis que je tente de définir le fantastique avec eux.

Et là, les ouvriers chargés de la réfection de ce navire à demi-submergé qu’est le bahut – rapport à son étanchéité – décident de se mettre à percer dans le mur.

Tandis que je m’applique à casser un bureau à coups de tête, un élève compatissant va chercher une salle libre à l’étage.

À peine installés, nous apercevons la plateforme sur laquelle se tenait l’ouvrier monter pour se mettre à la hauteur de notre salle. J’éclate d’un rire nerveux et strident, qui correspond assez bien à mon évocation de Vlad Dracul, mais ne me vaudra sûrement pas la Palme du pédagogue le plus rassurant de 2018.

Nous rentrons avec T., fourbus.

“Le vortex s’est remis à tourner.”

Il faut retrouver comment affleurer à la surface.

Samedi 22 septembre

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Hier soir, heure de Vie de Classe avec les troisièmes Glee. Avec Monsieur Vivi, nous faisons le point sur les stages en entreprise qu’ils effectueront en septembre. Plus de la moitié n’en n’a pas encore trouvé de façon certaine.

Alors se met en place un joyeux chaos.

Il y a ceux qui savent déjà, et qui rédigent des fiches métier, pour un futur grand classeur “qu’on laissera aux suivants”, ceux qui aident leurs potes à corriger, ligne après ligne leur CV et leur lettre de motivation.

Ceux qui dégainent leur portable-interdit-sinon-puni-par-Jean-Mi, et, les mains tremblante, une boule dans la gorge, passent pour la première fois un appel à une entreprise, à une organisation. Qui se prennent les premiers refus. Qui, terrorisés, récitent ligne après ligne les mots que leur a préparé Kara, et qu’elle murmure dans leur oreille.

Chacun dans un coin de la grande salle informatique, chacun frappant, à sa façon, à la porte de l’après collège.

“J’ai pas envie qu’ils se retrouvent à regarder faire des photocopies et s’ennuyer à périr, dis-je le lendemain à G.
– Pourtant c’est ça qui les préparerait à l’avenir, tu ne crois pas ?
– C’est toujours pareil. J’ai toujours envie de mieux pour eux…”

Le vendredi soir en Vie de Classe, on tente d’apprivoiser l’avenir. Et aussi, ouais de l’embellir. Un peu.

Vendredi 21 septembre

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Je ne sais pas si tu as déjà eu envie de savoir à quoi ressemble l’intérieur de mon crâne, quand je suis au collège Ylisse. Si ça n’est pas le cas ce billet ne t’intéressera peut-être pas. Auquel cas tu peux passer ce billet. Prends bien soin de toi.

Si tu es toujours là, sache que ce soir, je me suis tenu sur un fragment où tout ce que je vis, quotidiennement ou plus rarement, s’est aggloméré. Alors suis-moi et imagine.

Imagine, si tu veux bien, que tu te tiens debout, depuis assez longtemps pour que la douleur lourde remonte de tes mollets jusque dans les genoux. Tu te tiens debout devant le collège de béton, laid, et son canal artificiel, qui tente ce soir d’être un peu plus joli. Devant toi, sur un pont, il y a des élèves. Que tu connais, en train, de chanter, un truc vraiment pas terrible. Mais parce que tu les connais, que tu les aimes, tu finis par trouver ça un peu plus que vaguement beau.
Imagine encore, si tu veux bien, que dans ces élèves, la plupart regardent à droite et à gauche, pas très concentrés. Quelques autres sont à fond, faisant le job le mieux possible. Un ou deux enfin, se donnent à fond parce que tu es là. Tu as presque hésité à proposer ta veste à l’un d’eux pour se protéger du froid – il est en T-shirt – mais tu t’es rappelé à temps que tu es cinglé et que tu dois te surveiller, prends tes pilules.

Imagine encore, dans l’obscurité qui descend sur le canal, que l’on met à l’eau de petites lanternes de couleurs, qui illuminent un peu les alentours. Autour de toi, il y a des adultes, dont la présence te cabosse ou te guérit de tout. Dans ton dos, le chahut d’autres mômes qui ont juste envie de “mettre l’ambiance”. L’une d’entre eux balance une obscénité et tu sais que tu la feras taire en la regardant, longuement. En la laissant te défier, tempêter, pour finalement se lasser.
Et puis un gamin que tu as en classes, que tu aimes déjà profondément, viendra, sans raison, les voir, et leur fera chut, rapidement, plusieurs fois. Ils se tairont.

Pendant ce temps, imagine, si tu veux bien, que les lanternes se sont toutes agglutinés et que ça ne fait finalement pas très joli, pendant le chant des mômes. Qu’un type tente bien de pousser le tout à l’aide d’une longue spatule et que c’est un peu navrant, ç’aurait pu être génial.

Imagine, éventuellement, qu’une jeune fille, souriante et déliée te salue. Elle porte une écharpe tricolore, tu t’apprêtes à dire bonjour Madame l’Élue, tu te rappelles que le Maire d’Ylisse est un grand type cinquantenaire. La fille en question, c’est une ancienne élève, un miracle à l’époque, un miracle encore aujourd’hui.

Imagine, pour finir, que tout ce grand bazar terminé, tout le monde regagne ses pénates aussi brusquement qu’il est arrivé. Que tu te dises que cette grande débauche d’énergie devrait déboucher sur quelque chose de sublime. Ce n’est pas le cas, ça ne l’est jamais. Et tu n’as plus qu’à rentrer chez toi, à te demander que faire de tout cela.

Relis, si tu le souhaites ce texte. Additionne calmement tous ces éléments. Puis frénétiquement.

Bienvenue chez moi.

Imagine, si tu veux bien.