Lundi 10 septembre

Départ au travail à 6h50, retour à 19h20.

Et première vraie journée au collège d’Ylisse. L’une des journées où tu laisses un peu de ton énergie vitale accrochée aux grilles.

D’abord parce que la journée est longue, très longue. Et qu’on a le temps d’en vivre un arc en ciel, en six heures de cours et deux de trou.

On a le temps de faire découvrir aux quatrièmes Alakazam le début de “La Parure” de Maupassant. Et, étrangement, dans cette classe au niveau extrêmement faible, ça prend. L’activité que je leur fais faire est l’une des rares – la seule je crois – que je ressers d’année en année, parce qu’elle fonctionne. Les gamins entrent dans l’appartement de Mathilde Loisel, et dans l’univers de Maupassant à petits pas. Beaucoup de bonheur.

On a le temps de recevoir une maman épuisée, souhaitant sortir son gamin de la troisième Glee parce que “la musique l’empêche de réviser”. Trois minutes nous suffisent, à Monsieur Vivi et moi, pour comprendre que le môme a surtout envie de passer moins de temps au conservatoire et plus avec ses potes. C’est toujours la même chose.
À la suite de l’entretien, Monsieur Vivi me raconte une blague russe, la plus vraie, la plus drôle et la plus triste du monde :
“Tu fais du piano parce que tu en as envie ou parce que ta maman en a envie ?
– Parce que j’en ai envie.
– Je préférerais que ce soit ta maman qui en ai envie.”

On a le temps d’essayer de se faire bouger par les troisièmes Bazoucan, qui tentent de passer l’heure à papoter. Je montre les dents, colle deux gamins avec la même morgue froide qu’un méchant de jeu vidéo japonais. Premier conflit. Personne n’ose protester. Mais il y aura d’autres tests. Énormément.

On a le temps de ranger la salle des profs, de préparer quelques cours, de corriger six CV et autant de lettres de motivation, de faire un premier diagnostic de ses élèves avec le CPE, toujours réconfortant. On a peu de temps pour discuter avec T., trop peu aussi pour discuter avec les mômes qui commencent à dysfonctionner, entre deux cours, toujours pressés, toujours à bout de souffle.

La machine à broyer s’est remise en marche. Pour la conjurer, ce soir, j’aimerais n’être autre qu’un mage Sacrenuit de niveau 100, à l’aventure sur d’anciennes terres elfiques.

Mais j’ai un procès fictif à préparer pour les troisième.

Dimanche 9 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Si vous ne l’avez pas encore fait, prenez quelques heures pour binge watcher Cougar Town, mix entre Friends pour l’humour daté mais charmant et Scrubs pour la profonde gentillesse qui s’en dégage. Cougar Town est une série qui ne semble pas pouvoir fonctionner mais qui parvient à tenir cinq saisons, narrant les déboires de Jules Cobb, récemment divorcée, et de tout son entourage, gentiment dysfonctionnel.

Humblement, cette série ne propose rien d’autre que d’essayer de faire rire sans céder à la facilité. Et j’ai énormément de tendresse pour ces personnages qui y parviennent souvent.

Samedi 8 septembre

Fin de la première semaine de cours. Pendant cinq jours, nous avons repris nos habits de profs et eux leurs habits d’élèves. Nous avons recommencé à reconstruire les lignes de cet endroit que nous, les adultes, souhaitons sûr. Un endroit un peu différent. Dans lequel les gamins peuvent venir et apprendre, chacun à sa manière. Peut essayer, se tromper, parfois déconner, et ressortir un tout petit peu plus grand, plus heureux, plus réfléchi.

L’année ne s’annonce pas facile. Mais tout le monde, adultes comme enfants, semble tirer dans le bon sens. Le week-end commence léger.

Et puis, en passant le portail, après avoir dit au revoir à Sigyn, toujours magnifique, je les vois. À à peine deux mètre du collèges. Une poignée de cinquièmes et de quatrièmes, une immonde chicha bleue fluo à la main, en train d’en tirer de grosses bouffées. Je croise leur regard, qu’ils me rendent d’un air goguenard. Parmi eux, Mose, évidemment. J’hésite un instant. Je suis à l’extérieur du collège, mes pouvoirs réduits à néant.

“Rentre chez toi, ce n’est plus ton affaire. Tu as bossé toute la semaine, ça suffit. Et puis tu n’es plus prof.”

“Vous n’êtes peut-être pas des élèves mais vous êtes des humains, hors du collège, alors vous allez continuer à vous comporter dignement !” J’avais crié ça aux cinquièmes Glee l’année dernière, fatigué de leur propension à jouer les élèves modèles à l’école, et les kékés en dehors.

Monsieur Samovar Tartuffe…

Je m’approche des mômes, qui me regardent en rigolant.

“Vous faites quoi, là ?
– Ben on fume la chicha ! Vous en voulez, m’sieur ?
– Non. Et je ne pense pas que ce soit super pour vous, alors qu’il fait beau, de rester là à fumer, surtout à votre âge.
– Azy, on est plus au collège, là, monsieur, on fait ce qu’on veut !
– Vous faites ce que vous voulez. Et moi aussi. Je ne vais pas vous sanctionner, mais je trouve ça dommage. De se faire mal aux poumons et de provoquer les adultes.
– On provoque pas…”

Je me sens extrêmement petit, je m’applique à garder mon attitude d’adulte. Pas facile. La plupart des mômes finissent par se détourner, et m’ignorent, poursuivant leur conversation.
Mais la plupart de ceux que j’ai en classe finissent par tourner les talons. Mose en tête.

Il est fragile, le sanctuaire.

Vendredi 7 septembre

Je donne ma première heure de cours aux Troisièmes Glee.

Dans ma mythologie personnelle, c’est un petit événement. La Troisième Glee est sans doute la plus célèbre du collège. Ils ont été les premiers à intégrer la section musicale, et, en un sens, l’ont créée autant que Monsieur Vivi, le coordonnateur. Ce fut la première classe “à projet” qui a perduré sur autant d’années, et avec succès. Aujourd’hui, cette promo d’ados biberonnée aux arts de la scène, qui se connaît depuis quatre ans, rencontre, en toute modestie, une autre légende.

Une légende à leurs yeux hein. Parce que là, quand je me suis regardé ce matin, avant le premier café suivi d’un freedent, avec mon haleine de poney et ma brassée de photocopies, cherchant à introduire ma clé USB dans l’ordi d’une manière qui aurait pu me valoir une comparution immédiate devant un tribunal, je me suis senti très peu mythologique.

Mais Monsieur Samovar, c’est le pote de Monsieur Vivi. Qui a aidé à leur écrire un opéra et a couvé la Quatrième Glee pendant deux ans. Il est temps de voir ce qu’il a dans le ventre.

Et du coup, nous dansons un bien étrange tango.

Ils sont entrés avec un naturel parfait, s’installant à des places que je n’ai pas désignées. Mais je ne peux que remarquer que les élèves les moins scolaires 1) ne se sont pas mis les uns à côtés des autres 2) ne sont pas au dernier rang. Le premier rang, habituellement désert lorsqu’on laisse les élèves se placer, n’a plus une place de libre. Et les mômes attendent. Ni au garde à vous ni affalés. “Nous sommes là pour bosser, mais nous n’en faisons pas trop.”

Joli service.

En face, je commence, concis. Deux règles de classe, amener le matériel, relire le cours, et un maximum de libertés, donnés d’emblée. “Je vous les accorde a priori mais c’est un piège. Parce que si vous en abusez, je vous les retire jusqu’à la fin de l’année.”

Un collègue me dirait qu’il fait ça avec une classe, je lui expliquerai avec toute la diplomatie qui me caractérise que c’est une idée des plus périlleuses (”NE FAIS PAS ÇAAAAAAAaaaaaaAAAAAaaaaaAA !”)

Mais avec ces mômes, que j’observe depuis trois ans, je fais le pari. Qu’en les traitant en quasi-adultes, en leur donnant des cours taillés au cordeau et toute latitude pour réussir, ils réussiront mieux que si je leur offre le même cadre qu’aux troisièmes Bazoucan qui ont tous fait leurs devoirs, que j’ai vérifiés à la loupe, et à qui je fais noter les devoirs d’une couleur différente de la leçon.

Je m’en mordrai peut-être les doigts d’ici un mois.

Mais ils ressortent souriants, illuminés de fierté. Tir a lu deux fois, de son ton le plus expressif, et Daria, qui, depuis que je la connais, conteste – toujours respectueusement – mes conseils, hoche la tête avec approbation.

Quatre classes, quatre ambiances. Et quatre personnages à jouer simultanément…

Jeudi 6 septembre

Eh bien voilà, première vraie journée de cours. Finie la rentrée, les explications, les fiches à remplir et les trucs machins. Il n’y a plus à tergiverser.

Et cette année moins que toutes les autres. Après vingt minutes d’explications dans chaque classe, je dégaine et fonce, sabre au clair, tel un Leeroy Jenkins de la pédagogie, à l’assaut des programmes de quatrième et de troisième. Si l’expérience m’a appris quelque chose concernant les débuts d’année, c’est bien de me méfier des prologues interminables.

“Le cauchemar” de Füssli en quatrième, “Le terrible vieil homme” en troisième. Je balance deux grands morceaux de mon imaginaire dans la tronche des mômes encore ensommeillés de leurs vacances. 

Coup de chance, ça fonctionne, pour les trois classes que je découvre aujourd’hui. Ils cessent de m’observer, me scannant à la recherche des trucs susceptibles de me rendre apoplectiques (d’autant plus que je leur ai gâché leur plaisir, je leur ai déjà révélé mes points faibles : les élèves qui marmonnent un truc et refuse de le répéter à haute voix), et basculent dans la peinture onirique et la maison du vieil invocateur de pirate.

Commencer par se faire plaisir. J’aime ces deux œuvres d’amour et je fais de mon mieux pour leur en ouvrir grand les portes. C’est comme ça qu’on fait connaissance : en explorant du beau.

D’abord, il y a la quatrième Bulbizarre (oui, on retombe dans les noms de Pokemons, cette année) : un assemblage hétéroclite de gamins aux profils totalement disparates. On parle sans arrêt de “classes hétérogènes”, et là c’est vraiment le cas. On oscille entre des gamins hyper intelligents mais totalement incapable de se concentrer plus de six secondes à des mômes mutiques, qui semblent se demander, depuis deux ans, ce qu’ils fichent là. Avec entre les deux, toute une palette. Ils observent l’énergumène qui mouline des bras devant eux d’un air vaguement sceptique avant de, doucement, se balader dans le tableau.

“En français on peut tout dire. Si vous en avez envie, ça sera l’un des endroits où on ne se foutra jamais de vous.” Voilà en substance ce que je tente de leur expliquer pendant une heure. Se dépêcher, avant que l’inhibition adolescente ne s’empare d’eux.

J’enchaine avec rien moins que deux heures de troisième Bazoucan, que j’attends en transpirant un peu depuis que j’ai vu leurs noms. Les troisièmes Bazoucan, ce sont un peu des créatures mythologiques, mais plutôt du style cyclopes, Charybde et Erynies que sirènes et elfes. Nombre de gamins ont été évoqués en salle des prof, au milieu de jurons et autres prises de lexomil. J’ouvre donc la porte raide comme une addition à la Tour d’Argent.

Seul moyen de survivre, là encore, pas de blabla. Se convaincre, et les convaincre, que tout ce qu’on va voir est essentiel, intéressant, et les concerne. Je ressortirai de ces deux heures totalement claqué. Non pas parce que j’ai énormément parlé, mais parce que j’ai rarement été aussi concentré. Pour que mon cours percute. Et face à moi, des chiards qui ont fait de leur mieux pour jouer leur rôle d’élèves de troisièmes sérieux et motivés. Pour certains on entend presque les dents grincer tellement elles sont serrées.

Je ne me fais pas d’illusions, ni eux ni moi ne pourront tenir sur le long terme une posture aussi droite. Mais si nous parvenons à nous faire mutuellement confiance, alors peut-être parviendrons-nous à nous rejoindre… Mais va y avoir du boulot.

Je termine par les quatrièmes Alakazam. Quatrième pour le moment plutôt sympathique, dans laquelle je retrouve Gremio. Gremio est un môme jovial et hyper curieux, qui adore poser mille questions à l’heure. Je ne l’ai jamais eu en cours, mais l’ai souvent croisé. Et décide que ce sera une chouette rencontre, et que, cette année, je lui apprendrai à canaliser sa curiosité de petit garçon. Car oui, on a besoin de chouchous, fussent-ils temporaires, fussent-ils juste mentaux. Les chouchous, ça donne de la force, surtout dans une classe où je retrouve Mose.

Mose élève terrible. Plus haut et plus large que moi, avec la maturité d’un CM2 et la ruse d’un troisième. Mose qui ne se fatigue jamais à provoquer, parler, seul ou avec son voisin. Mose dont il faut s’occuper en permanence. Mose pour lequel on s’est plié en vingt-huit l’année précédente, un vrai numéro de contorsion du Cirque du Soleil. Tutorat, entretiens, explications, sanctions, proposition – refusée par la maman – d’intégrer une classe relais, classe de quelques élèves encadrés par de nombreux adultes. Rien n’y a fait. Mose est resté le même, manquant de respects aux adultes, refusant d’apprendre, frappant les autres.

Je regarde Mose un an plus tard, découragé. Sa présence en classe n’a pas de sens. Il n’a rien à faire ici parce que nous ne pouvons rien lui apporter. Mais comme aucune des solutions mises en place n’a porté ses fruits, on se dirige à grande vitesse vers la conclusion la plus déplorable : qu’il commette un énième acte d’irrespect et que, excédé, un conseil de discipline lui demande d’aller se faire voir ailleurs.

Et tout ce que nous aurons fait n’aura servi à rien. Mose et sa maman quitteront le collège d’Ylisse amères, face à une institution qu’ils verront comme profondément injuste parce que, au fond “oui, il rentre dans les classes et il se cache sous les tables, monsieur, mais ça, ce sont des bêtises d’enfant. Ben oui tous les jours, les garçons sont comme ça.”

Immense fatigue. Comment fais-je pour oublier tous les ans ? Qu’en quelques heures, j’ai été mille personnages, et j’en ai rencontré cent différents ? Qu’il va à nouveau falloir danser, proposer à chaque élève ce dont il a besoin mais dont il ne voudra pas toujours.

Danse.

Mercredi 5 septembre

Oui, oui, OUI, j’ai encore mon mercredi libéré cette année, NON je n’ai rien fait de moralement répréhensible pour l’obtenir. (Mais il faut croire que l’alliance regard de Chat Potté et ton geignard fonctionne)

Du coup, comme la plupart des profs qui ne sont pas devant des élèves, eh bé je bosse.

Je bosse même bien, pour tout dire. Cours propres, déroulés corrects, tout est rangé dans le classeur idoine, prêt à être photocopié demain (où à être frénétiquement à des collègues en salle des profs en hurlant “MAIS J’AVAIS TOUT PRÉPARÉ ! TOUUUUUT !” tandis que la photocopieuse affichera une quelconque erreur trois mille quatre cent douze au carré). Les diaporamas sont prêts à se déployer en ors chamarrés devant des choupinous assoiffés de connaissances.

C’est rigolo, le début d’année. À chaque fois, j’ai l’impression d’arriver en costume de mariage à un trail de l’extrême. Pendant plusieurs semaines, je vais tenter de tenir le rythme. De continuer à être organisé, méthodique, rigoureux. Tous comportements qui me sont aussi étrangers que l’opportunisme à François de Rugy, hin hin.
Il y a toutes les chances qu’au mois de novembre, mes cours traînent sur des feuilles éparses, que j’imprime à l’arrache six minutes avant la sonnerie, des trucs que j’ai parfaitement en tête depuis deux semaines mais que j’ai été trop feignasse pour mettre en forme.

Cette tenue de prof me gêne aux entournures.

Et pourtant, paradoxalement, ça me plait. Les documents classés, les petites notes prises lisiblement dans le carnet. Peut-être qu’une année, je serai ça, et que ça servira aux élèves.

Ou peut-être que le chaos que j’ai sous le crâne refuse de mentir et débordera toujours dans ma classe.

Mardi 4 septembre

Deuxième jour de cours et deuxième rentrée. Oui, à Ylisse on étale un maximum l’arrivée des élèves, pour deux excellentes raisons : la première est que cela nous permet d’accueillir chaque môme avec l’attention et le calme nécessaire, la seconde est qu’ils ne se mettent pas trop vite sur la tronche.

Aujourd’hui, ce sont dont les quatrièmes qui sont à l’honneur : parmi eux, deux des classes à qui j’enseignerai cette année.

Et, bien sûr.

Les quatrièmes Glee. La classe avec qui j’ai vécu les deux années les plus fortes de ma carrière. Avec qui…

Mais non.

Tu as promis de ne pas te plaindre. Ils font leur rentrée, toi aussi. Plus de nostalgie, pas de regrets, ce serait injuste pour toi, pour eux, et pour tes élèves de cette année.

Vers qui je me tourne. La quatrième, pour reprendre l’expression d’une collègue, c’est la classe des excès. Une classe où l’adolescence est à son apogée. Les corps, soumis aux hormones et à la croissance, tirent dans tous les sens. On découvre tout un tas de sentiments subtils, tous neufs et on a hâte de les utiliser.

Et puis surtout on est maîtres du collège. On l’occupe depuis deux ans, et on a encore deux ans – l’éternité – à y passer. Du coup, oui, on peut se montrer arrogant. Avoir le regard du quatrième, qui réussit l’exploit de mêler indifférence, agacement, moquerie et insolence.
C’est à cette explosion d’une année qu’il va falloir enseigner un programme des plus costauds. Et pendant la mini-course d’orientation / quiz de connaissances qui sert de prélude à l’année, je les observe comme ils me testent.

“Monsieur, c’est vrai que vous parlez bizarrement ?
– Monsieur, est-ce qu’on va travailler, avec vous ?
– Monsieur je vous préviens, en français je suis nulle, faudra être gentil !
– Azy c’est pas vous que je voulais avoir !”

Au fil du temps, j’ai appris à ne pas donner trop de prises à ces phrases là. Pas besoin d’essayer de les convaincre que tout va bien se passer ou d’essayer de leur transmettre l’amour du français. Ils ne débattent pas, ils attendent une réaction. Je les vanne en quelques mots – technique apprise par Lulu, la plus Ylissienne des profs d’Ylisse – leur lance un sourire, ou les incite à se relancer dans la compétition.

“Monsieur, écoutez !”

Un hurlement résonne. Je baisse les yeux sur ton auteur : Léo. Léo est un petit gamin tout calme, excellent élève, que j’avais en cinquième, et qui n’a jamais dépassé les douze décibels l’année dernière.

“Euh, c’est quoi, ça Léo ?
– Au conseil de classe on a dit qu’il fallait que je m’exprime plus. Donc là, je montre que je suis content de vous avoir en classe cette année.”

Nouveau hurlement, évoquant un flamand rose courroucé. Et avec un nouveau sourire, Léo tourne les talons pour repartir vers la course d’orientation.

Les quatrièmes…

Lundi 3 septembre

Les voilà.

Réunis dans la salle polyvalente, à pouffer, nous observer en coin ou déjà, se chercher des embrouilles : les élèves sont entrés à Ylisse.

Et plus précisément, les élèves de troisième.

Chacun à son tour, le professeur principal des classes appelle son futur cheptel au micro. Ça fait un quart d’heure qu’ils sont entrés et on a l’impression d’assister à un casting de The Voice : suivant l’enseignant qui prononce leur nom, c’est l’euphorie ou la désillusion. Pour ça, les quatrièmes de l’année dernière ne sont pas magiquement devenus, cette année, des troisièmes sereins et lumineux : ce sera encore à l’affect que tout va commencer.

Derniers dans l’alphabet, les troisièmes Glee s’observent sans surprise, mais m’adressent quelques œillades perplexes lorsque je les appelle à mon tour. Monsieur Vivi, leur prof de musique, qui les guide depuis trois ans se tient en effet à mes côtés alors pourquoi est-ce moi qui les nomme ?

Cette année, nous sommes deux profs principaux. Parce que la charge de prof principal de troisième est immense et celle de coordonnateur de section Glee (quatre classes au moins) l’est tout autant sinon plus. Du coup cette année, nous serons deux professeurs principaux. Un privilège autant qu’une charge supplémentaire.

Et très vite, je m’aperçois que cette fonction sera complexe et ardue. Dans les première secondes, ces gamins, pour qui je n’ai toujours été qu’un intervenant dans les projets musicaux, me bougent un peu, m’écoutant vaguement, mais se plongeant dans un silence respectueux dès que Monsieur Vivi ouvre la bouche.

Aucune jalousie : c’est logique. Il les connait, ils le connaissent. Il a eu mille raison de gagner leur estime, moi très peu.

Cette année une fois de plus, je vais me retrouver face à mon plus grand défi, ma plus grande force : un meilleur que moi.

Je le dis sans chercher à me faire plaindre ou rassurer : j’ai tous les défauts, en tant qu’enseignant. Je suis paresseux, impatient, peu sûr de moi, imprécis et lunatique.

Mais plus que tout je suis complexé.

Immensément complexé à l’idée de passer pour un branquignole. Et tous les ans, depuis que j’enseigne à Ylisse, j’ai travaillé avec des collègues exceptionnels, forts chacun dans leur domaine. J’ai lutté de toutes mes forces pour exister dans leur ombre immense. C’est la seule et unique raison qui ne fait pas de moi une catastrophe ambulante pour les mômes.

Cette année ne dérogera pas à la règle : je commence par un discours creux et insipide. Que Monsieur Vivi complète immédiatement par des phrases justes et pleines de sens. Une, deux claques. Je dois rendre mon propos plus précis. Essentiel. Alors je me reprends. Et la cohésion se fait. Je peux observer les gamins. Un par un.

Je vois Tir, l’infernal, le génie. Tir suprêmement doué pour la musique, très indifférent au reste. Kara, dont l’intelligence et l’exigence par rapport à ses professeurs s’embrase sous la réserve de la bonne élève. Daria qui cherche le défaut dans la moindre de ne phrases, de nos propos.

“Les troisièmes Glee, ce sont de grosses personnalités, m’a prévenu Monsieur Vivi. C’est pour ça que pas mal de leurs profs tombent amoureux d’eux.”

Message reçu et prudence de mise.

Nous leur déroulons l’année : programme, stage, orientation, brevet, spectacle.

Un truc dans leur regard : un défi.

Il y a dans cette classe de troisième Glee, celle à laquelle je vais le plus me consacrer cette année, en tant que prof principal, mille difficultés potentielles. Mais il y a beaucoup d’envie. De questions.

Ça va donner.

En scène !

Dimanche 2 septembre

Et le dimanche, on s’évade.

La bande-son des jeux Chrono Trigger et Chrono Cross est à la source de mes souvenirs les plus importants. Et plus que tout autre, ce morceau-là.

Bonne soirée

Samedi 1er septembre

“Cette femme, c’est Delphine, ou Solange, qui aurait bien tourné !” me dit Monsieur Vivi, alors que nous parlons d’une élue parisienne. Delphine et Solange, ce sont deux anciennes élèves.

Exactement comme dans une série télé, le temps s’arrête, pour que je puisse réfléchir à cette phrase, que je prononce assez souvent, moi aussi. “Untel qui aurait bien tourné.”

À nouveau je la ressens, la faiblesse de notre pouvoir d’enseignant. Delphine et Solange, nous les avons couvées deux années durant, et Monsieur Vivi continuera à le faire, l’année prochaine. Nous avons donné des dizaines d’heures et beaucoup de notre force à ces deux mômes, capable du meilleur, parce qu’elles sont dynamiques et drôles, fines et intéressantes, comme du pire, quand elles décident que ce qui les intéressent, ce sont les petites histoires du bahut, du quartier, de la cité.

À nouveau cette année, nous allons nous lancer à corps perdu, tous les profs, partout en France. Nous allons bosser, bien sûr parce que c’est notre taf, bien sûr parce que, souvent, nous aimons ça, mais nous allons bosser en funambules.

En espérant juste, très fort, que nous gagnerons notre pari sur la fatalité socio-culturelle, ou l’apocalypse adolescente.

Lançons les dés.