
Départ au travail à 6h50, retour à 19h20.
Et première vraie journée au collège d’Ylisse. L’une des journées où tu laisses un peu de ton énergie vitale accrochée aux grilles.
D’abord parce que la journée est longue, très longue. Et qu’on a le temps d’en vivre un arc en ciel, en six heures de cours et deux de trou.
On a le temps de faire découvrir aux quatrièmes Alakazam le début de “La Parure” de Maupassant. Et, étrangement, dans cette classe au niveau extrêmement faible, ça prend. L’activité que je leur fais faire est l’une des rares – la seule je crois – que je ressers d’année en année, parce qu’elle fonctionne. Les gamins entrent dans l’appartement de Mathilde Loisel, et dans l’univers de Maupassant à petits pas. Beaucoup de bonheur.
On a le temps de recevoir une maman épuisée, souhaitant sortir son gamin de la troisième Glee parce que “la musique l’empêche de réviser”. Trois minutes nous suffisent, à Monsieur Vivi et moi, pour comprendre que le môme a surtout envie de passer moins de temps au conservatoire et plus avec ses potes. C’est toujours la même chose.
À la suite de l’entretien, Monsieur Vivi me raconte une blague russe, la plus vraie, la plus drôle et la plus triste du monde :
“Tu fais du piano parce que tu en as envie ou parce que ta maman en a envie ?
– Parce que j’en ai envie.
– Je préférerais que ce soit ta maman qui en ai envie.”
On a le temps d’essayer de se faire bouger par les troisièmes Bazoucan, qui tentent de passer l’heure à papoter. Je montre les dents, colle deux gamins avec la même morgue froide qu’un méchant de jeu vidéo japonais. Premier conflit. Personne n’ose protester. Mais il y aura d’autres tests. Énormément.
On a le temps de ranger la salle des profs, de préparer quelques cours, de corriger six CV et autant de lettres de motivation, de faire un premier diagnostic de ses élèves avec le CPE, toujours réconfortant. On a peu de temps pour discuter avec T., trop peu aussi pour discuter avec les mômes qui commencent à dysfonctionner, entre deux cours, toujours pressés, toujours à bout de souffle.
La machine à broyer s’est remise en marche. Pour la conjurer, ce soir, j’aimerais n’être autre qu’un mage Sacrenuit de niveau 100, à l’aventure sur d’anciennes terres elfiques.
Mais j’ai un procès fictif à préparer pour les troisième.