
L’année étant encore jeune, je suis encore à peu près au même point du programme avec mes classes de quatrième (les troisièmes, c’est mort et enterré. Leurs sensibilités sont tellement différentes que je leur prépare des cours qui n’ont rien à voir).
Aujourd’hui, j’enchaîne donc les quatrièmes Bulbizarre avec les quatrièmes Alakazam. Et il s’agit de l’exemple type de l’une de mes rares certitudes dans ce métier : la méthode parfaite n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais.
Dans les deux classes, le but est d’écrire une nouvelle fantastique par groupe de trois. Il s’agit d’apport de rédiger un plan, puis de réfléchir à une ambiance – j’ai apporté différentes bandes sonores, des extraits de texte et des tableaux – avant de se lancer dans un brouillon.
La première heure, avec les quatrièmes Bulbizarre, est apocalyptique : je cours d’un groupe à l’autre, pour leur demander de sortir un stylo, d’arrêter de se servir des feuilles que j’ai imprimées en couleur au prix du caviar pour faire des avions à réaction (et des escaliers en papier pirouette cacahuète), je sépare un début de bagarre entre Euram et Hildegarde, j’explique à Oulan que NON, on ne va pas pouvoir mettre en scène un monstre qui arrache les yeux de ses victimes avec ses griffes dans les quatre premières lignes du texte, je viens consoler Jowy qui pleure toutes les larmes se son corps parce qu’il SAIT qu’on ne met pas S à la fin d’un verbe à la troisième personne du pluriel mais il ne se rappelle plus ce que c’est, je signale aimablement à Hildegarde que si elle retraite la maman d’Euram de dame ayant d’étranges fantasmes avec des éléphants, elle va se prendre quelques heures en tête à tête avec moi vendredi après-midi, avant d’aviser que Millie, qui ne parle pas français, me regarde avec des yeux de hibou, étant donné que j’ai totalement oublié qu’elle était là aujourd’hui – oui, parce qu’elle n’est pas là tous les jours et que j’oublie systématiquement quand elle vient – et que je ne lui ai dont pas préparé de travail approprié. Retenant la chaise qu’Euram s’apprête à lancer sur Hildegarde par la seule force de mes pouvoirs de Jedi et de mon regard de Sith, je lui improvise quelque chose.
Je termine cette heure vieilli de dix ans et voyant une grande lumière au bout du tunnel. Je manque de fondre en larmes et de me rouler dedans quand débarquent les quatrièmes Alakazam, avec qui ça s’est très mal passé hier. Les mômes s’installent gentiment et poussent une exclamation enthousiaste quand je leur annonce le programme de la journée (ils se demandent aussi pourquoi je leur explique tout cela d’une voix tremblante.)
Pendant une heure, je me balade au milieu de mômes qui bossent dans un calme absolu, les voix s’élevant quand l’un d’entre eux lit une erreur qui fait rire tout le monde ou qu’ils débattent du destin d’un personnage principal. Laya me propose gentiment d’aller chercher des dictionnaires que j’ai oublié de fournir, tandis que Georg tire la langue, sous l’effet de la concentration.
Une heure à aider, avec joie.
Cette activité préparée n’était ni bonne ni mauvaise, elle était simplement mal adaptée aux Bulbizarre. Comme à chaque année, je reste abasourdi par l’immense différence entre deux groupes de gamin, et le boulot à accomplir pour les aider tous autant les uns que les autres.