Samedi 10 novembre

“Vous savez monsieur, je suis la sœur d’Elincia et de Soren.”

Je me détourne de l’écran sur lequel je suis en train d’écrire les devoirs de la classe qui est en train de quitter la salle. Lucia me regarde intensément, l’air presque mécontent. Lucia est une élève discrète, appliquée, qui participe suffisamment pour ne pas être soupçonnée de se moquer de ce que l’on apprend en cours, et qui percute vite. Elle est en effet la sœur de deux élèves à qui j’ai enseigné. Elincia, une gamine exceptionnelle, fine et intelligente, et Soren, dont le passe-temps favori consistait à filmer ses potes en train de tabasser d’autres élèves. Pas tout à fait la même ambiance, donc.
Je regarde Lucia par-dessus mes lunettes (ça devient un tic, il faut que j’arrête).

“Je sais oui.
– Alors pourquoi vous l’avez jamais dit ?”

Elle a raison. Depuis cinq ans que j’enseigne à Ylisse, je mets un point d’honneur à ne jamais évoquer les frères et soeurs. Je me méfie profondément des effets pervers de l’atavisme.

“Vous aimeriez que je vous compare à Soren ?
– Oh non !
– Ou à Elincia ?
– Mes parents le font tout le temps.
– Alors quel est le problème ?
– Non mais… Enfin, je voulais être sûre que vous le saviez. Genre… Vous voyez quoi.”

Et sans un mot de plus, elle tourne les talons, non sans me jeter un dernier regard suspicieux.

Lucia, qui attend, comme presque tous les élèves, quelque chose de plus du collège.

Vendredi 9 novembre

Soirée avec T. La première depuis très longtemps. Ces soirées sont devenues, petit à petit, nécessaires à mon équilibre, comme le fait de préparer correctement mes cours, de pouvoir m’évader du boulot à travers bouquins, voyages et amis, d’écrire.

Puisses-tu, toi aussi collègue, trouver un T. Qui te soutiendra, dans le bahut et en-dehors, quelqu’un comme toi, qui s’interroge et déconne. Un alter ego, un diamétralement opposé.

Quelqu’un avec qui affronter la tempête de l’enseignement.

Jeudi 8 novembre

Journée laborieuse.

Pas triste. Pas épuisante. Laborieuse.

J’entame deux gros cours. Le Cid en quatrième, La ferme des animaux en troisième.

Le Cid a toujours fonctionné avec les mômes. À une condition, et pas des moindres : que la première scène les convainque. S’ils pigent le discours d’Elvire, s’ils s’attachent un tant soit peu à Chimène, alors ça roule. Mais il faut pour cela les pousser. Ignorer les “je ne comprends rien”, les tchips, les bras qui se croisent et les sourcils qui se froncent. Déployer le texte, le lire avec eux, s’étonner à leur place des alexandrins et des rimes.

Même numéro avec les troisièmes. Pendant plusieurs heures, ils rédigeront un long dossier sur Orwell, travailleront en groupe, rédigeront des synthèses… Les explications sont longues et un peu techniques. Et les troisièmes Bazoukan sont odieux, lors des explications. Il faut là aussi s’accrocher, être concis, avoir l’impression d’être seul dans la tempête, jusqu’au moment où le boulot commencera vraiment et où, sur six groupes, cinq bosseront, attentifs et précis, cherchant à faire un vrai boulot d’élèves de troisièmes.

Mais ce sont deux moments que je redoute. Impression d’être dans le vide intersidéral, avec pour seul guide ma conviction que tout ira bien. Que ce que je leur propose a du sens, les fera avancer. Peu importe leur réaction après, en fait, les jeux sont déjà faits. Tout ce qui subsiste, en définitive, c’est la question.

Est-ce que j’enseigne correctement ?

Mercredi 7 novembre

C’est le cinquième livre qu’Ellis me demande de lui donner à lire depuis le début de l’année.

“Je ne comprends pas. Pourquoi vous n’allez pas en emprunter un vous-même au CDI ?
– J’y arrive pas monsieur. Je lis jamais parce que je vois tous les livres comme ça sur les étagères, ça me fait peur. Là vous me les donnez un par un, ça va, c’est moins effrayant. J’aime bien même.”

Il repart, son livre sous le bras.

Les chemins qui mènent aux mots sont multiples…

Mardi 6 novembre

“Ah, au fait Roog, c’est pour vous.”

Il est le dernier à sortir de la classe. J’ai fait exprès, en le retenant pour un prétexte débile. Il se retourne et reçoit pile dans les mains – pour une fois, j’ai bien visé – un petit sac en plastique. Le gamin me dévisage.

“C’est quoi ?
– Regardez.”

Il fouille dans le sac et en extrait une petite figurine de Zoro, de One Piece. Le visage habituellement rigolard du gamin affiche la stupéfaction la plus totale.

“Mais pourquoi ?”

Je hausse les épaules.

“J’étais au Japon. J’ai vu ça et j’ai pensé à vous, vous l’aimez bien, ce personnage.”

Je ne pouvais pas lui dire le truc d’adulte.

“Parce que vous êtes extrêmement intelligent, presque autant que vous pouvez être insupportable. Que vous êtes attiré par des trucs sombres, que vous vous demandez si vous devez suivre le chemin de l’école ou laisser tomber et faire n’importe quoi. Le côté obscur a besoin de gens comme vous, intelligents et un peu faibles. Parce qu’il y a une petite lumière chez vous. Que vous êtes le seul à vous être excusé, à avoir vraiment eu honte, quand je vous ai engueulé, vous et vos copains, parce que vous vous en preniez à une fille de la classe qui avait décidé de s’habiller plus court que d’habitude. Parce que c’est ma façon de vous inciter à parier sur l’avenir, à tenter de devenir une bonne personne.”

Alors je rajoute, prof maladroit quand même :

“Il y en a plein d’autres des figurines comme ça, beaucoup plus grande… Après, faut aller au Japon… Ça nécessite de pas mal bosser.”

Roog ne réagit pas. Le petit Zoro entre les doigts, il continue à me dévisager.

“Vous avez pensé à moi.
– Oui.
– Vous avez pensé à moi. Merci.”

J’ignore si les deux phrases sont liées ou s’il se montre poli. Lentement, il sort. Je le recroiserai une heure plus tard, dans un couloir, à la récréation. Il me tourne le dos, discute avec ses potes, dans le plus grand sérieux.

“Et il a pensé à moi !”

Onze ans après, je reste totalement incapable de les prévoir, les ados.

Lundi 5 novembre

Bon. Ben c’est pas tout ça mais il est l’heure d’amener les quatrièmes Alakhazam en salle informatique. Autant je ne suis pas spécialement adepte des théories déclinistes comme quoi chaque année, les élèves sont pires (un peu comme les designs de cartes Magic l’Assemblée), mais par contre, les générations d’élèves sont de plus en plus des quiches en informatiques. Et je le prouve.

10h20 : Je demande aux élèves d’entrer dans la salle et de ne pas se mettre tout de suite aux ordinateurs j’ai des consignes à donner, PAS TOUT DE SUITE AUX ORDINATEURS, J’AI DIT ! (Huit mômes sont déjà assis sur les chaises à roulettes qu’ils s’amusent à faire tourner ambiance Foire du Trône, et je me dis que l’heure va être longue.)

10h25 : Avec une concision qui ne me ressemble pas, je termine de donner les consignes, les écourtant quand je m’aperçois que Freed profite de ce temps pour dessiner sur la table et Raura pour terminer son devoir de maths qu’elle n’a pas eu le temps de faire pendant les vacances “parce que je jouais à Fortnite monsieur, faut pas exagérer !” L’exercice consiste simplement à recopier une rédaction, si possible en employant intelligemment le correcteurs orthographique, en évitant les effets 3D sur le texte et n’utilisant PAS le Comic sans MS qui est un étron du démon. Les gamins se précipitent sur les postes.

10h25 et 30 secondes : “Monsieur, ça marche paaaas l’ordi !” couine Emilia en appuyant frénétiquement sur le bouton servant à allumer l’écran. Quand je lui propose d’allumer la tour – et je jour sur Daren Criss que c’est vrai – la gamine lève la tête pour me demander où. Je mange un gros morceau du bureau pour garder mon calme.

10h36 : Nash et Roget n’ont toujours pas ouvert leur session parce que, suite à un pari quelconque, c’est à Nash d’ouvrir la sienne “et Roget a triché monsieur !” Je leur signale d’un ton de nuit polaire sur la banquise qu’ils ont une heure pour taper leur texte et que celle-ci est déjà bien entamé. Ils se font une revanche au shi fu mi.

10h40 : “Monsieeeeur on écrit comment sur l’ordinateur ? brame Laurianna en écrasant le clavier de ses dix doigts. Ça ne marque rien là !
– Il faut ouvrir Libre Office, comme à chaque fois.
– Comment ?
– En double cliquant.
– Comment ?
– Deux clics. Rapides. Avec la souris.
– Ah oui, hi hi, j’avais oublié ! Franchement c’est mieux sur le téléphone.
– Vous écrivez beaucoup de textes sur votre téléphone ?
– Azy non, le téléphone c’est pour s’amuser, par pour écrire !”

10h55 : Je signale à Florinien que la police 48 et les sept nuances de vert dans sa première phrase, c’est peut-être un peu too much. Florinien boude et demande à quoi ça peut bien servir d’écrire à l’ordinateur si on ne peut pas faire un joli texte. Cela dit il est le seul à savoir changer la couleur de son texte. Beaucoup beaucoup.

10h68 (je perds le compte) : Je fais remarquer à Ludmilla que quand j’ai demandé à ce que son histoire fasse une page, c’était en police 12, par 72, et surtout pas avec un cri de l’héroïne qui fait vingt lignes.

11h11 : Nash et Roget continuent à débattre quant à qui ouvrira sa session. J’ai l’impression d’assister au duel entre Luke et Darth Vader, mais version Eco +. Je leur indique que vu le retard qu’ils ont prit, ils vont devoir continuer ce travail avec moi en retenue. “Mais monsieur, c’est im-por-tant !”

11h16 : En vrai, mes élèves ont des noms du genre Sangita, Djibril ou Fatoumata. Pourquoi leurs héros s’appellent-ils TOUJOURS Robert, Mireille ou Adélaïde ?

11h18 : Ça va bientôt sonner. Je demande à tout le monde d’enregistrer son texte. Deux groupes restent à me regarder avec des yeux ronds, un autre demande si on peut se servir de son téléphone pour lire son texte et l’enregistrer dessus, quand un dernier me sauve de la démence en enregistrant glorieusement un “Sans Nom 32″ dans le fichier “Temp”.

11h20 : Fin du cours et de ma santé mentale.

Samedi 3 novembre

Retour du sanctuaire d’Asakusa. Au-dessus de nous, l’habituel fouilli de fils électriques. Je me dis que demain soir, ils seront tous bien à leur place, bien parallèles.

“Tu sais, c’est quand j’ai vu ces fils que je me suis senti vraiment au Japon, me souffle G. en écho à mes pensées.”

Crainte. La phrase de Maupassant dans “La Parure” me trotte dans la tête. “C’était fini pour elle.” Après son moment d’ivresse, il n’y aura plus que la déchéance.

Mais non. Non parce qu’on ne revient pas d’un bal. On revient du pays des tours folles, de la campagne immense, des sources chaudes, des temples, des tanukis malicieux, des sorcières ailées, du pays qu’on a imaginé dix-huit ans.

Je me vêts de tous ces atours et m’apprête à replonger dans la vie que nous avons eu le privilège de mettre à distance quelques jours. Il y aura des étincelles, il y aura des incandescences.

Et tandis que ce voyage tiré à sa fin, j’invoque toute la folie du Japon. Qu’elle se lie à nos peaux, à nos paroles.

Vendredi 2 septembre

Ikebukuro : on s’extasie autant à aller visiter la plus grande librairie du Japon (dix étages pleins à craquer, oui madame) que le Pokemon Center, où je lutte pour ne pas acheter chaque peluche trop choudoudou en poussant des cris hystériques.

L’après-midi, on passera d’un coup du plus grand au plus petit. Du haut de l’Observatoire de Shinjuku, nous découvrons enfin le corps tout entier de cette ville dont nous sommes les captifs volontaires. Les tours qui crèvent la pollution, et au loin, patientes, les montagnes.

Et puis le Golden Gai, le vieux quartier tokyoïte, aux minuscules bars cachés dans des bicoques en bois usé. Haut bas, haut bas. Et ce soir, bar karaoké avec K. Que l’ivresse, ne cesse.

Jeudi 1er novembre

Retour à Tokyo après notre périple dans le Kansai. Et des questions : voyageons-nous “comme il faut” ? N’aurait-il pas fallu pousser plus loin la curiosité, aller ailleurs, aller dans d’autres régions.

Mais c’est notre voyage. Et continuer à explorer cette ville, comme un grand coeur qui bat, nous euphorise. On fête notre retour aux lumière d’Ikebukuro.

Et sur le train du retour, un peu par surprise, se déploie le Mont Fuji. Nous aussi, nous aurons été touchés par sa vision. Comme pour dire que tout ça c’est pour de vrai.